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Rhum corse : comment la canne à sucre réunionnaise compense un climat qui se dérègle

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le dimanche 18 janvier 2026 à 06H31
Crédit photo : Clély Dalama

De La Réunion - où le secteur du rhum essuie une tempête - à la Corse, la canne à sucre dessine une route inattendue. Au cœur d’une nouvelle aventure rhumière née sur l’île de Beauté, les tiges venues de l’océan Indien pour produire un alcool méditerranéen racontent bien plus qu’un pari économique : elles disent le dérèglement climatique, la fragilité des terroirs et la nécessité de repenser nos modèles agricoles à l’échelle des îles. 

Des montagnes à perte de vue, un soleil de plomb dont les rayons caressent la surface de la Méditerranée. Longtemps, la Corse s’est pensée comme une terre de vin, d’agrumes et d’oliviers. Le rhum, lui, appartenait à d’autres latitudes, à d’autres imaginaires. Pourtant, au cœur de l’île de Beauté, une famille de viticulteurs a décidé de bousculer les évidences en lançant un rhum 100% corse, une première sur le continent, dont la matière première - la canne à sucre - issue des terres volcaniques de La Réunion - tapisse les grandes plaines de l’est.

Un choc des géographies, une curiosité pour amateurs éclairés et un pari scientifique d’envergure. Mais derrière cette trajectoire improbable, un récit plus ample, plus grave aussi, où se croisent la mondialisation des filières agricoles, la crise climatique et la capacité d’adaptation des territoires insulaires.

À première vue, l’initiative peut paraître anodine : deux hectares de production corse, bientôt quatre, et quelques bouteilles de rhum pour une production encore très locale. Famélique à côté de la production réunionnaise. “C’est un peu comme le vin de Cilaos”, analyse Bernard Siegmund, patron d’eRcanne à La Réunion et vice-président de l’association internationale des technologistes de la canne à sucre (ISSCT). Sans compter que les “gros” rhumiers réunionnais ont d’autres chats à fouetter actuellement, avec les projets de taxation sur le rhum

Capacités de résistance

N’empêche, l’initiative peut surprendre. Intriguer. Elle révèle même une vérité plus âpre : en Méditerranée comme ailleurs, le climat n’est plus un allié stable. “De base, la Corse n’a jamais été une terre de canne, et elle ne le sera peut-être sans doute jamais durablement, reconnaît la famille Lavergne-Vincentelli, à l’origine du projet. Mais ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un bouleversement climatique : il fait bon toute l’année, il n’y a plus de gel. Ce qui nous oblige à repenser totalement notre rapport au terroir.” En d’autres termes : à innover.

Car si les plants de canne réunionnaise traversent les mers pour devenir rhum corse, ce n’est pas par exotisme, mais bien par opportunité scientifique avant tout. C’est là que La Réunion entre en scène, d’un point de vue pragmatique. L’île - malgré ses propres difficultés climatiques - possède encore un savoir-faire cannier unique en France, des variétés adaptées, référencées, tout comme une filière structurée.

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La canne réunionnaise a cette capacité de résistance, souligne Christophe Poser, chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) de Montpellier. Elle est le fruit d’un territoire qui, depuis longtemps, compose avec des conditions climatiques difficiles.” A savoir, le stress hydrique. “Ici aussi, l’eau devient une ressource critique, confie le père, Christophe. Le changement climatique n’est plus une abstraction, c’est une contrainte quotidienne.” Mais les chaleurs étouffantes, les étés à rallonge, favorisent la pousse de la canne. Et pour les besoins en eau, un système d’irrigation en goutte à goutte donne entière satisfaction.

La famille productrice corse : “Le rhum évolue autrement. Il devient un produit profondément corse, même si sa canne est réunionnaise.”

Le rhum produit en Corse devient alors un objet hybride, presque politique. Il est distillé sur l’île, vieilli sous son climat méditerranéen, mais nourri d’une plante tropicale venue à l’origine d’un autre front climatique. “Ce n’est pas un renoncement au terroir corse, insiste le fils, Antoine, 25 ans. C’est une extension de celui-ci.” Et certainement aussi une manière de dire que les îles doivent désormais penser ensemble.

Dans les chais corses actuellement, les fûts vieillissent lentement, imprégnés d’un air sec et tempéré, très différent de l’humidité tropicale. “Le vieillissement ici n’a rien à voir avec celui des Antilles ou de l’océan Indien, expliquent les distillateurs, qui ont investi massivement dans les machines à couper la canne et de distillation. Le rhum évolue autrement. Il devient un produit profondément corse, même si sa canne est réunionnaise.”

“Une réponse ponctuelle à un dérèglement global”

Dans les alambics, la canne réunionnaise devient ainsi un symbole. Elle incarne un savoir-faire transplanté, mais aussi une tension : comment concilier l’authenticité d’un produit, l’exigence écologique et la réalité d’un monde bouleversé ? Le rhum qui en résulte porte en lui cette ambivalence : il est à la fois fruit d’une tradition et marqueur d’une époque où les circuits courts se heurtent à la violence des changements climatiques. “C’est une réponse ponctuelle à un dérèglement global”, confirme Christophe Poser. Une époque où les frontières agricoles deviennent poreuses, où les identités productives se recomposent. 

Du côté de La Réunion et des acteurs de la canne, le constat est évident et, surtout, posé depuis un certain temps. “Le changement climatique va tout impacter au niveau agricole, on le voit déjà avec des tests de productions autrefois tropicales en métropole, confirme Emilie Marty, secrétaire générale de La Réunion des Rhums. En Bretagne, ils font déjà pousser sous serre des fruits de la passion, ananas, mangues et vanille…”

“L’histoire agricole est comme ça, c’est un cycle”

Pas vraiment une surprise donc : “C'est la même chose pour le rhum, la canne pousse désormais à certains endroits où c'était impossible de l'imaginer il y a encore dix ans. À moyen et long terme, on peut se poser des questions, oui. Ce qui était importé des Outre-mer, car sous climat tropical, ne le sera peut être plus demain car directement produit en hexagone.” 

A l'instar des vignobles français, alors que différentes études ne cessent de montrer qu'à l'horizon 2050 il ne sera potentiellement plus possible de cultiver de vignes à Bordeaux et dans le Médoc, car devenu trop chaud, alors que faire du vin dans les Hauts de France devrait être optimal. “L'histoire agricole est comme ça, c'est un cycle", poursuit-elle, tout en rappelant que La Réunion produisait bien du café avant la canne. Des évolutions qui obligent l'agriculture française, d'ici et dans l'hexagone, à réfléchir et à anticiper ses cultures de demain.

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C’est peut-être là que réside la singularité du projet corse : accepter que l’identité ne soit plus une donnée figée, mais un processus. Un rhum né d’un monde instable, façonné par deux îles confrontées, chacune à leur manière, à la même urgence et aux nouveaux défis climatiques. “Au fond, ajoute Christophe Poser, ce rhum n’est pas seulement une nouvelle bouteille sur une étagère. Il est le symptôme d’une agriculture insulaire en mutation, d’un climat qui force les territoires à dialoguer autrement.” Peut-on encore parler de produit strictement local dans un monde où le climat redistribue les cartes agricoles ?

Bernard Siegmund : “Si ce n’est pas nos hybridations qui sont utilisées, ce seront celles d’autres producteurs mondiaux, d’autres concurrents.”

Pour La Réunion, cette exportation inhabituelle interroge également son futur. Elle rappelle que la canne n’est plus seulement une production locale destinée au sucre ou au rhum de l’île et devient une ressource stratégique, convoitée ailleurs, alors même que ses propres volumes sont menacés. Et c’est toute cette culture séculaire qui vacille. “Si ce n’est pas nos hybridations qui sont utilisées, ce seront celles d’autres producteurs mondiaux, d’autres concurrents, tempère Bernard Siegmund. Le marché du rhum est bel et bien mondial.

Reste qu’une réalité locale en ressort plus violemment encore : le réchauffement climatique modifie les cycles de pluie, accentue les sécheresses, fragilise les sols. Les rendements deviennent imprévisibles, la canne souffre, mûrit trop vite ou mal, exposée à des stress hydriques inédits. Dans les champs de l’Est et du Sud, les planteurs regardent le ciel avec une inquiétude nouvelle. Et les rhumiers - on y revient - crient au scandale quand les amendements s’empilent sur la table d’un projet de taxation de l’alcool. Le paradoxe est cruel : au moment où la canne réunionnaise est reconnue pour sa qualité et sa résilience, elle est aussi plus vulnérable que jamais.

Un prix environnemental ? 

Pour les acteurs réunionnais de la canne et du rhum, cette expérience corse reste une prouesse scientifique, mais sonne aussi comme un avertissement. La voir devenir une matière première pour d’autres territoires insulaires renforce ce sentiment d’urgence. Et impose de repenser la souveraineté alimentaire et la durabilité des échanges.  Aujourd’hui, La Réunion fournit la canne. Demain, si les conditions climatiques se dégradent davantage, qui fournira La Réunion (si besoin il y a) ? Et à quel prix environnemental, économique, culturel ? 

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Reste une question, lancinante : jusqu’où ce modèle est-il soutenable ? Car la démarche n’est pas exempte de contradictions. Transporter de la canne, du moins ses échantillons, à des milliers de kilomètres a - accessoirement - un coût carbone évident. Les producteurs en sont conscients. Certains y voient une solution transitoire, le temps peut-être de repenser les cultures, d’innover, de sélectionner des variétés plus résistantes, de mieux gérer l’eau. D’autres y lisent déjà les limites d’un système agricole mondialisé, rattrapé par ses propres contradictions.

Etiquettes : Agriculture | Canne à sucre | Rhum

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