Qui dirige vraiment l'Urcoopa ? Récit d'une audience sous haute tension dans un dossier explosif

Derrière la bataille de procès-verbaux examinés en référé pour savoir quel conseil d’administration était régulier le 20 mars dernier, c’est bien le contrôle d’Urcoopa — et, en filigrane, celui du plan de redressement de la Soficoop — qui se joue. Dans un climat électrique, les avocats se sont affrontés, parfois violemment. Mais une question reste centrale : qui de Henri Lebon ou Olivier Boyer est aujourd’hui le président légitime ? On en saura plus le 7 avril prochain.
Honnêtement, nous n'aimerions pas être à la place du juge des référés... Rarement une audience aura concentré autant de tensions et d'enjeux pour le monde agricole à La Réunion. Ce jeudi, pendant que près de 300 salariés et éleveurs manifestaient devant le siège d’Urcoopa à Cambaie, le tribunal judiciaire examinait une question en apparence technique, mais aux conséquences considérables : quel conseil d’administration fait foi le 20 mars, et donc… qui dirige réellement aujourd’hui le groupe ?
Chez les salariés et les syndicats, l’inquiétude est palpable. “On ne peut pas vivre avec la crainte de voir la gouvernance changer tous les deux mois”, alerte Gérald Ramalingom, secrétaire du CSE de la Cilam. “Il faut trancher. Renvoyer la décision, ce serait condamner les petites structures.” Malgré la crise, la collecte du lait se poursuit, sous tension.
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A quelques kilomètres de là, dans la salle d’audience, la nervosité est palpable et transpire à chaque plaidoirie. Les avocats s’interrompent, se répondent, se recadrent. Aucune partie n’apparaît sereine. Et pour cause : derrière ce débat de procédure se cache une lutte de pouvoir directe.
“Celui qui agit aujourd’hui pour l'Urcoopa n’a pas qualité”
Car tout repose sur une matinée du 20 mars devenue centrale. Un conseil d’administration à 8 heures, puis un autre à 10h10. Entre ? Deux lectures irréconciliables.
Pour Me Caillères, avocat de Terracoop, la ligne est claire : “Le conseil de 8h n’a jamais existé juridiquement. Il n’y a eu ni vote, ni procès-verbal.” À l’inverse, il défend celui de 10h10 : “Il respecte les règles, il produit ses effets. Une délibération s’impose tant qu’elle n’a pas été annulée.” Pour appuyer ses propos, il s'appuie sur des procès-verbaux d'huissier. Conséquence directe, selon lui : “Celui qui agit aujourd’hui pour l'Urcoopa n’a pas qualité.” Autrement dit, la gouvernance aurait basculé. En creux, une idée : Olivier Boyer serait désormais le président légitime et non plus Henri Lebon. Dont acte.

"C’est comme si je convoquais le conseil d’administration de Louis Vuitton pour débarquer Bernard Arnault”
En face, la riposte est tout aussi précise et argumentée. Me Montpellier, avocate de l'Urcoopa, démonte point par point l'argumentaire de son adversaire : “Tous les administrateurs étaient présents à 8h. Les décisions ont été prises. Et parce qu’elles ne convenaient pas, certains se sont enfermés dans un bureau.” Pour elle, il n’y a aucun doute : “Le conseil de 10h10 n’existe pas.” Le monde agricole a encore en tête cette trêve signée entre tout le monde et qui n'aura duré que quelques jours...
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Me Rapady enfonce le clou, en s’appuyant sur les détails : “Nietzsche disait que le diable se cache dans les détails. Ici, les détails montrent exactement ce qui s’est passé.” Il déroule : un conseil régulier à 8h, puis “une tentative de renversement”. Et sa consoeur Me Montpellier pousse le parallèle un peu plus loin : “Si on valide ça, demain n’importe qui peut réunir un conseil dans un coin et décider de révoquer un président. C’est comme si je convoquais le conseil d’administration de Louis Vuitton pour débarquer Bernard Arnault”
“Coup de force” et “putsch”.
Les autres conseils sont tout aussi directs. “Fraude”, lâche Me Djalil Gangate, pour le CSE de l'Urcoopa. “Pseudo conseil”, ajoute Me Thierry Gangate pour la CPPR. “Mise en scène”, renchérit Me Omarjee pour la CANE. Au fil des échanges, un mot revient : “coup de force”. Un autre aussi : “putsch”.
Au fil de l’audience, les formules chocs s’enchaînent, révélant un affrontement où le droit se mêle à un rapport de force assumé. Me Montpellier dénonce “une fiction juridique” et martèle : “Ce n’est pas parce qu’on écrit quelque chose dans un procès-verbal que ça devient une réalité.” Dans la foulée, Me Rapady hausse le ton : “Le droit des sociétés, ce n’est pas du bricolage. On ne fabrique pas une gouvernance comme on rédige un document dans un bureau.” Avant d’enfoncer le clou : “Ce qu’on vous présente, c’est une apparence de légalité, pas une légalité.” Côté CSE, Me Djalil Gangate replace le débat sur le terrain social : “On joue avec des centaines d’emplois sur la base d’un document contesté.” Une ligne partagée par les autres parties, Me Thierry Gangate rappelant que “le juge des référés n’est pas là pour valider des coups de force”, quand Me Omarjee alerte : “Derrière ce dossier, c’est toute une filière qui peut vaciller.”
En guise de conclusion, Me Caillères pour Terracoop maintient une ligne claire et sans concession. “On ne peut pas écarter une décision simplement parce qu’elle dérange”, insiste-t-il, rappelant que le juge des référés n’a pas à trancher le fond du litige mais seulement à constater l’absence de trouble manifestement illicite. À ses yeux, le procès-verbal de 10h10 s’impose tant qu’il n’est pas annulé par le juge du fond. “Le droit doit être appliqué tel qu’il est, pas tel qu’on voudrait qu’il soit.” Une dernière offensive, posée mais ferme, pour tenter de convaincre le tribunal de laisser produire ses effets à une gouvernance aujourd’hui plus contestée que jamais.
En toile de fond, la Soficoop
Mais au-delà des passes d’armes, l’enjeu est ailleurs. Car cette bataille de gouvernance n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large : celui du redressement de la Soficoop.
Depuis plusieurs semaines, deux visions s’opposent. D’un côté, le plan porté par la direction actuelle d’Urcoopa. De l’autre, un plan concurrent soutenu par Terracoop et ses alliés (notamment le groupe Duchemann et Grondin). Or, celui qui contrôle Urcoopa pèse directement sur l’orientation de ce plan, sur le choix des partenaires et, à terme, sur l’avenir de la filière.
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Autrement dit, derrière la question “qui est président ?” se cache une autre interrogation : qui décidera du futur modèle agricole réunionnais ? L'Urcoopa dans sa version actuelle ou comme le craint la présidence actuelle – celle d'Henri Lebon – un transfert des outils vers le privé ?
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Dans la salle, l'Etat écoute et prend des notes...
Ce lien n’a échappé à personne à l’audience. Et certainement pas à l’État. Dans la salle, un représentant assistait aux débats, prenant des notes. Signe que le dossier dépasse largement le cadre d’un simple contentieux entre coopératives.
D’autant que la tension ne cesse de monter depuis ces dernières semaines. Déjà, le 18 mars, le juge des référés avait refusé de suspendre l’assemblée générale, tout en rejetant aussi les demandes d’Urcoopa. Une décision qui avait laissé les deux camps face à face… et ouvert la voie à l’affrontement actuel. Il était question d'exclure Terracoop de l'Urcoopa à cette époque...
Depuis, la crise s’est propagée sur le terrain. Grèves, inquiétudes des éleveurs, tensions internes, dépôts de plainte… À l’audience, cela s'est ressenti. Les échanges ont été vifs, parfois électriques, même si chacun est resté dans le cadre.
Le juge des référés tente de détendre l’atmosphère
En fin d’audience, le juge des référés a tenté de détendre l’atmosphère à sa manière. “Je ne rendrai pas ma décision à 8 heures, ni à 10h10… mais à 11 heures”, glisse-t-il, sourire en coin. Avant d’ajouter qu’il ne savait pas ce qu’il ferait ce week-end… “mais que maintenant, il sait”.
Une manière de reconnaître la complexité du dossier.
La décision sera rendue mardi prochain. Elle dira si le conseil de 10h10 produit ses effets ou s’il doit être suspendu. Et, surtout, elle tranchera une question devenue centrale : Henri Lebon ou Olivier Boyer, qui est aujourd’hui le président d’Urcoopa ? Dans un dossier aussi brûlant pour le monde agricole réunionnais, une chose est sûre : quel que soit le sens de la décision, elle aura des conséquences immédiates. Et aucun camp n’en sortira indemne.


