Peut-on être noire et tenir des propos racistes ? La polémique Karine Le Marchand fait débat, jusqu'à La Réunion

Lundi 9 février, une brève séquence d’interview sur CNews a suffi à provoquer une onde de choc bien plus vaste que la durée de l’extrait (15 secondes). Invitée dans L’Heure des pros pour parler de son documentaire sur l’immigration et de son propre parcours, Karine Le Marchand a vu ses propos interprétés (à tort ou à raison), comme une stigmatisation raciale et déclencher une vive polémique nationale.
Il aura suffi de quelques phrases, prononcées sur un plateau coutumier des polémiques, pour révéler une faille plus large que la séquence elle-même. Invitée de L’Heure des pros, sur CNews, Karine Le Marchand pensait raconter une anecdote personnelle, à savoir son arrivée à Paris, en 1986, à l’âge de 18 ans, après une scolarité passée à Nancy où, dit-elle, elle était "la seule de son école à avoir cette tête-là".
Face à Pascal Praud, elle décrit sa première traversée du RER : "J’ai vu arriver le train, j’ai vu tous ces Noirs et ces Arabes qui sortaient… Je n’avais pas l’habitude de voir ces têtes-là. J’ai eu peur." Elle ajoute ensuite s’être "habituée", ne plus avoir ressenti cette peur. Mais la phrase, "extraite de son contexte télévisuel", dit-elle, et propulsée sur les réseaux sociaux, déclenche un emballement immédiat.
"Je suis à moitié noire et fière de l’être. À moitié blanche aussi."
Pour plusieurs responsables politiques de gauche, notamment du côté de LFI, ces propos relèvent d’une "stigmatisation raciale". Une saisine de l’Arcom est annoncée. Karine Le Marchand, elle, dénonce une polémique artificielle : "Sur trente minutes d’interview, on retient quinze secondes sorties de leur contexte", écrit-elle sur Instagram. Elle rappelle son métissage, revendique son histoire personnelle et refuse l’étiquette de racisme. "Je suis à moitié noire et fière de l’être. À moitié blanche aussi. Je suis fière de ce que je suis et de ce que j’ai accompli. J’assume complètement qui je suis", insiste-t-elle dans son message.
Propos racistes de Karine Lemarchand, accueillis par des rires complices.
Est-on surpris de cet énième dérapage sur Cnews ?
Je saisis l'Arcom. https://t.co/ESrHKUiePG— Ersilia Soudais (@ErsiliaSoudais) February 9, 2026
Loin de calmer les esprits, cette défense a été lue par certains comme un déni des conséquences de ses propos. Sur Instagram, où la polémique fait rage – comme le montre le post pointé par de nombreux comptes dénonçant ses déclarations – des internautes évoquent un manque de lucidité face à la charge symbolique du langage quand il est prononcé à la télévision.
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Mais l’enjeu dépasse la question de l’intention. Car ce qui se joue ici, soulignent de nombreux observateurs, tient moins au récit individuel qu’au cadre dans lequel il est formulé et à ce qu’il révèle.
C’est précisément l’angle développé par le média Histoires Crépues, dont l’analyse a largement circulé. Grandir comme enfant noire isolée dans un environnement majoritairement blanc, explique le collectif, conduit souvent à intégrer très tôt une norme tacite, à entendre la blancheur comme référence. L’acceptation passe par l’exception, la discrétion, l’effacement de toute appartenance collective. Être tolérée, à condition de ne pas ressembler aux autres.
"Racisme intériorisé"
À La Réunion, où plusieurs internautes réunionnais ont réagi à la polémique, cette mécanique n’est pas étrangère. Dans une société issue de l’esclavage et de l’engagisme, où la majorité de la population est racisée, la hiérarchie ne s’exprime pas toujours par la couleur brute, mais par des critères plus diffus : accent, quartier, prénom, texture de cheveux, proximité avec les codes de la France hexagonale. Là aussi, l’intégration sociale et médiatique passe souvent par une injonction implicite à la respectabilité, à la neutralité, voire à la distance vis-à-vis de sa propre communauté. Le regard dominant ne disparaît pas, mais il se déplace.
Ce mécanisme porte un nom : le "racisme intériorisé". Il ne relève pas d’une faute morale individuelle, mais d’une construction sociale, précise le média en ligne Histoires Crépues. Dès 1952, le psychiatre martiniquais Frantz Fanon l’analysait dans Peau noire, masques blancs. A savoir que la domination coloniale produit une aliénation psychique qui pousse les dominés à adopter le regard du dominant sur eux-mêmes. "De la partie la plus noire de mon âme me monte ce désir d’être tout à coup blanc", écrivait-il.
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Relue à cette lumière, la scène du RER racontée sur CNews prend un autre sens. La peur n’y apparaît plus comme une réaction "naturelle", mais plutôt comme un apprentissage. Une peur socialement inculquée, associant les corps noirs et arabes regroupés à la menace. Une peur d’autant plus efficace qu’elle est exprimée par une femme noire, devenue figure médiatique reconnue...
Car le contexte compte. CNews, chaîne du groupe Bolloré, construit depuis des années un récit anxiogène autour de l’immigration et de l’altérité. Dans cet espace, le témoignage de Karine Le Marchand agit comme une caution raciale. Autrement dit, ce qui serait immédiatement identifié comme raciste dans la bouche d’un éditorialiste blanc devient recevable, voire légitime, lorsqu’il est porté par une personne racisée.
Stratégie du token
Les sciences sociales parlent alors de stratégie du token, s'agissant de mettre en avant certaines figures issues des minorités qui, volontairement ou non, confortent l’ordre dominant. La trajectoire même de Karine Le Marchand s’inscrit dans cette histoire. Née Karine Mfayokurera, elle adopte dans les années 1990 le nom de son compagnon, après qu’un dirigeant de chaîne lui a fait comprendre qu’"on ne peut pas garder un nom comme celui-là à la télévision".
Cette logique résonne fortement à La Réunion, où certaines figures publiques sont régulièrement mobilisées pour incarner une “République métissée apaisée”, tout en étant sommées de ne pas troubler l’ordre symbolique. Dire la violence du racisme structurel, rappeler l’héritage colonial ou nommer les rapports de pouvoir expose encore à l’accusation de division. À l’inverse, ceux qui rassurent (en minimisant, en individualisant, en psychologisant) sont plus facilement audibles.
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Comme le relèvent nos confrères d'Histoires Crépues, la polémique actuelle révèle ainsi une tension plus profonde. Peut-on être noire et tenir des propos racistes ? La question choque, mais la réponse est connue des chercheurs. Oui, confirme le pureplayer, "si l’on considère le racisme non comme une opinion individuelle, mais comme un système de pouvoir que chacun peut reproduire, y compris celles et ceux qui en subissent les effets".
L’épisode Karine Le Marchand a rouvert des plaies, encore commentées, découpées, réinterprétées. Non comme une simple polémique de plus, mais comme un rappel discret de ce que le racisme sait faire de plus durable, c'est-à-dire se transmettre sans bruit, se dire à la première personne, s’installer dans les mots les plus ordinaires. Et à La Réunion comme ailleurs, il ne se manifeste pas toujours par la haine, mais parfois par ce qui ressemble à un souvenir.


