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"Nous ne sommes pas une société secrète" : Réseaux, pouvoir, influence… Que "cache" vraiment la franc-maçonnerie à La Réunion ?

Ecrit par L-H.T – le lundi 20 juillet 2026 à 06H35
Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient était à La Réunion pour démystifier la franc-maçonnerie. Photo LHT

Réseaux d'influence, secrets, pouvoir, entre-soi… La franc-maçonnerie nourrit les fantasmes et les mystères depuis plus de deux siècles. À l'occasion de son passage à La Réunion, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, une des plus importantes obédiences du pays, ouvre les portes d'un univers qui préfère le silence et la discrétion aux slogans. Rencontre.

Sans escorte, costume sombre impeccablement coupé, gestuelle franche et sourire presque timide. Rien, chez Pierre Bertinotti, ne rappelle les images d'Épinal que l'on associe volontiers aux francs-maçons. Pas de poignée de main codée glissée à la dérobée. Pas de grands discours ésotériques. Encore moins de goût pour le mystère entretenu.

Dans la salle de réception de l'hôtel Créolia à Saint-Denis, les conversations s'éteignent doucement. Les feuilles du "dossier de presse" bruissent sous les doigts. Le papier encore frais dégage cette légère odeur d'encre qui accompagne les documents tout juste imprimés. Sur la couverture, le bleu, le blanc et le rouge du Grand Orient de France. À l'intérieur, des gravures du XVIIIe siècle côtoient des photographies contemporaines. Deux siècles et demi d'histoire tiennent entre quelques dizaines de pages.

Une secte ?

L'homme qui les présente sait pourtant que ce n'est pas ce document que le public attend. Ce que tout le monde veut savoir : Les francs-maçons dirigent-ils le monde ? Ils recrutent entre eux ? Sont-ils une secte ? Qui sont-ils vraiment ?

Pierre Bertinotti sourit. Il connaît parfaitement la partition. "On passe beaucoup de temps à déconstruire des fantasmes." Encore un sourire.

Entre deux questions sur les rites et les secrets, les serveurs interrompent la conversation pour prendre les commandes. Rougail-saucisse, tartare de thon, crème brûlée. La scène a quelque chose d'absurde. On s'attendait à pénétrer dans une société secrète. On assiste finalement à un déjeuner presque banal, où l'on parle davantage d'écoute, d'intelligence artificielle et de République que de complots.

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Le Grand Orient de France est donc la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique française. Héritier des premières loges fondées au XVIIIe siècle, il rassemble aujourd'hui près de 56.000 membres répartis dans plus de 1.400 loges, en France comme à l'étranger. À La Réunion aussi, où plusieurs loges travaillent depuis des décennies dans une discrétion assumée.

"Une vingtaine de loges sont établies sur l'île", selon les dires, pour quelque 1.000 francs-maçons.

Discrétion. Pas secret. La nuance est essentielle. "La franc-maçonnerie n'est pas une société secrète. C'est une société discrète." Point important. D'ailleurs, "beaucoup de choses sont connues".

Pas de business

Entre deux cuillères d'un rougail saucisses, le grand bavard, ancien économiste de Bercy, s'attaque aux clichés qui collent à l'institution comme une vieille poussière.

Une secte ? "Non", répond le Grand Orient, puisqu'il est possible d'en démissionner à tout moment. Une religion ? Pas davantage. Le Grand Orient revendique même une stricte défense de la laïcité et accueille croyants comme athées. Les Illuminati ? Le Grand Maître balaie la théorie avec une pointe d'ironie. Des réseaux d'affaires ? Là encore, la réponse se veut catégorique.

"C'est une idée complètement erronée." Le Grand Maître insiste. "On ne vient pas en franc-maçonnerie pour faire du business. Si quelqu'un cherche cela, il sera très vite déçu."

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L'image populaire du notable qui ouvre toutes les portes a la vie dure. "Elle nourrit romans, films et conversations de comptoir depuis des décennies". Les images aussi, qui font le bonheur de certaines théories complotistes. Pourtant, la réalité racontée par Bertinotti paraît infiniment moins spectaculaire, en tout cas la manière dont elle est présentée.

Que se passe-t-il vraiment derrière les portes fermées d'une loge ? À écouter Pierre Bertinotti, beaucoup moins de mystère qu'on ne l'imagine. "L'essentiel du temps, 80 %, ce sont des exposés." En clair, un frère ou une sœur prépare une intervention d'une vingtaine de minutes. Puis, "la parole circule sur les colonnes". Chacun intervient à son tour. Personne n'interrompt l'autre.

Deux réunions par mois. Des débats. Des exposés donc, aussi appelés "planches". Des heures de discussions autour de sujets de société, de philosophie ou d'éthique. La parole circule. Les certitudes sont invitées à rester dehors. "Ici, personne ne détient la vérité", explique Bertinotti. Aurrement dit : "Lorsque l'un d'entre nous s'exprime en loge, il ne cherche pas à convaincre l'autre de la justesse de son point de vue. Il cherche à enrichir l'autre par son point de vue."

Un mot revient d'ailleurs souvent : "Travail". Travailler sur soi. Travailler avec les autres. Travailler pour la société.

Laboratoires d'idées

Le Grand Orient se présente ainsi comme un "laboratoire d'idées". Davantage qu'un "cercle d'influence". Historiquement d'ailleurs, ses membres ont participé aux grands débats qui ont façonné la République, de la séparation des Églises et de l'État aux congés payés, en passant par la protection sociale, la liberté d'association ou encore le mariage pour tous. Aujourd'hui, les réflexions portent sur l'intelligence artificielle, la bioéthique, l'éducation, le développement durable ou les migrations.

Reste les apprentis : "Pendant deux ans, deux fois par mois, pendant trois heures, l'apprenti est assis et le seul droit qu'il a, c'est de se taire."

"La démarche maçonnique n'a de sens que si elle est utile à la société." Dans cette philosophie, l'initiation n'est pas une récompense. C'est un commencement. Pour autant, le vocabulaire intrigue. Loge. Temple. Rituel. Initiation. Autant de mots qui alimentent les fantasmes.

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Pierre Bertinotti préfère, lui, parler de symboles. "L'initiation est une méthode pédagogique." Le silence s'installe quelques secondes lorsqu'il évoque cette cérémonie dont il ne dévoile volontairement presque rien. Il y a, explique-t-il, deux véritables secrets en franc-maçonnerie. Le premier appartient à chacun.

"L'expérience personnelle de l'initiation."

Le second relève du respect. "On ne révèle jamais l'appartenance maçonnique d'un autre." La base. Le socle. La ligne rouge également. Même si chacun est libre de dévoiler son "appartenance". Le reste relève de la littérature, pas "tellement de la réalité".

Un quelconque rapport à la politique ? "Nous ne faisons pas de politique partisane. Mais nous revendiquons le fait de faire de la politique au sens de l'organisation de la cité." La cité entendue et conceptualisée par Aristote.

Comment qualifier la franc-maçonnerie alors ? "Davantage de République que de rites, davantage de liberté de conscience que de symboles, davantage d'humanisme que d'influence." Les mots sont pesés. Comme le discours d'un professeur qui tente de démonter patiemment une mécanique de préjugés. Pas tellement celui d'un gardien de secrets ?

Anachronisme

Une élite anachronique ? Le récit tend des Constitutions d'Anderson de 1723 aux publications consacrées aux enjeux contemporains. Le XVIIIe siècle dialogue avec l'intelligence artificielle. Les gravures anciennes croisent les débats du XXIe siècle.

La franc-maçonnerie, comme une étrange survivance ? Plus ce vestige du passé ? Une institution qui "cultive les rites tout en revendiquant le progrès". Qui chérit le silence dans une époque où tout se raconte. Qui préfère les questions aux réponses. Davantage d'interrogations que de certitudes. Précisément ce que recherche le Grand Orient.

Une phrase empruntée à Antoine de Saint-Exupéry résume peut-être mieux que toutes les explications l'esprit revendiqué par les francs-maçons : "Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis."

Le reste appartient à chacun. Au Grand Maître du Grand Orient de conclure : "Changer l'homme, c'est le travail initiatique. Pour changer la société." Ou encore : "Nous essayons de ne pas être à la remorque de l'actualité du jour. Mais de travailler sur le long terme."

Il serait sans doute naïf de croire que deux heures de conversation suffisent à dissiper près de trois siècles de fantasmes. Les rites restent des rites. Les portes des loges demeurent fermées (à moins d'avoir un bon CV).

Et la discrétion revendiquée continuera d'alimenter les interrogations...

20 loges à La Réunion

À la fin, il ne reste donc finalement ni révélations fracassantes ni vérité absolue. Seulement l'impression d'une institution moins mystérieuse qu'on ne l'imagine, mais plus complexe qu'elle ne le dit elle-même.

Les francs-maçons ont beau ouvrir leurs portes, ils gardent une part de leur monde derrière elles. C'est leur droit. C'est aussi ce qui explique que, trois siècles après leur naissance, ils continuent autant à intriguer qu'à susciter la méfiance.

Néanmoins, derrière les récits de complot, et une réalité plus banale, parfois même presque décevante, des femmes (oui, il y en a!) et des hommes passent des soirées à débattre de philosophie, de République ou d'intelligence artificielle. Pas de quoi faire disparaître toutes les critiques.

Simplement de quoi les regarder autrement.

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