Olivier Hoarau : « Je ne fréquente pas de voyous, pas de trafiquants »

Dans le tourbillon de sa victoire aux municipales au Port en 2014, Olivier Hoarau a emprunté de l’argent, beaucoup d’argent. Sans reconnaissances de dettes et sans même, semble-t-il, l’obligation de le rembourser, si l’on en croit les PV d’auditions de commerçants de la ville qui n’ont jamais engagé de poursuites pour récupérer leur dû.
Au total, les enquêteurs évaluent à 83.500 euros les emprunts contractés par l’ancien suppléant d’Huguette Bello dans la circonscription, alors promis à une vertigineuse ascension politique qui le conduira jusqu’à l’Assemblée nationale. Une partie de la somme, évaluée à environ 54.000 euros, a été prêtée par Fayzal Ahmed Vali, ex-président de l’Association des commerçants du Port et ex-adjoint au maire (6e, puis 1er) Olivier Hoarau.
C’est le train de vie du maire qui aurait attiré l’attention de Tracfin, qui découvre en déroulant le fil de la pelote qu’une partie des 400.000 euros de subventions versées entre 2015 et 2019 par le groupe Casino, via des filiales comme Mercyalis, à des associations portoises dans le cadre de l’extension du centre commercial Cap Sacré-Cœur, a été « siphonnée ». Et pour partie, reversée à Olivier Hoarau par son homme de confiance d’alors, Fayzal Ahmed Vali.
C’est en tout cas la conclusion de l’enquête qui vaut au maire du Port de comparaître depuis ce mercredi 13 novembre au tribunal correctionnel de Saint-Denis pour « trafic d’influence » et « délit de blanchiment ». Fayzal Ahmed Vali, qui est poursuivi pour les mêmes motifs et dont la femme Moussa Leila doit répondre de complicité de blanchiment, n’a pas arrangé les affaires d’Olivier Hoarau lors de son passage à la barre.
« Olivier Hoarau m'a donné des chèques, Je lui apporté du liquide »
Lorsque Jean-Yves Langenier était encore maire, Fayzal Ahmed Vali était à la tête de la contestation des commerçants contre l’extension du Cap Sacré-Coeur. Un rejet porté au conseil municipal par Olivier Hoarau, devenu dissident du PCR en cours de mandat. Les deux hommes réclamaient au groupe Casino l’aménagement du marché couvert, pour dynamiser le centre-ville. Après son élection à la mairie, la réfection du Grand marché a été négociée et les commerçants se sont désistés de leur recours à la Cour d’appel de Bordeaux contre le projet d’extension du centre commercial.
« C’est Olivier Hoarau qui m’a demandé si je pouvais échanger des chèques d’une association qui voulait rester anonyme et qui voulait faire des dons à un temple tamoul. J’ai même demandé à ma femme de m’aider », explique l’ex-président des commerçants. « J’aimerais bien qu’Olivier Hoarau le reconnaisse. Il m’a donné des chèques, je lui apporté à son bureau du liquide, c’est tout .»
S’il a expliqué avoir perçu des chèques à une période où il se trouvait en difficulté financière, selon lui en raison d’une séparation et d’un important prêt immobilier en cours, le maire réélu en 2020 a nié avoir jamais perçu des sommes en espèces. Dans 96 d’échanges de SMS qui ont circulé entre son adjoint à la mairie, son directeur de cabinet Bernard Payet et lui-même, les enquêteurs ont décelé l’utilisation des mots « mangues » et « letchis », notamment, en lieu et place des sommes d’argent qui circulent d’une main à l’autre.
« Heinz s’est réveillé, il vient de me livrer les 60 kg de mangues pour l’achat », indique ainsi un SMS de Fayzal Ahmed Vali adressé à ses camarades. Aucun des mis en cause ne conteste que les 60 kg de mangues correspondent en réalité à 60.000 euros. Les message cités par le président Stéphane Duchemin ne laissent de toute façon guère place au doute.
« Salut Olivier, BP a besoin d’un dépannage de 2 kg »
« Salut Olivier, BP [Bernard Payet] a besoin d’un dépannage de 2 kg. Je lui donne personnellement, je récupèrerai après » Ou encore : « Salut je donne à Bernard 3 kg de poisson cet après-midi. » La désinvolture de Fayzal Ahmed Vali à la barre, qui assure ne pas savoir qui a lancé ce code et pourquoi il l'utilise, ou celle d’Olivier Hoarau, qui explique qu’il n’a jamais nié aux enquêteurs qu’il s‘agissait d’argent et que c’était un usage aussi banal que les termes « d’oseille, de flouze, de blé, de pognon, de fric », n’ont sans doute guère été appréciées du président Stéphane Duchemin
La sortie d’Olivier Hoarau faisait suite à une remarque du président du tribunal décrivant « un comportement de voyous » à propos des codes employés dans les SMS. «Moi je ne fréquente pas de trafiquants, je ne fréquente pas de voyous. Quand j’ai été interrogé, j’ai dit : ce sont des euros », lui avait rétorqué le maire du Port.
Stéphane Duchemin avait déjà mis son flegme à rude épreuve lors de l’audition comme témoin de Jean-François Latouze, gardien de la piscine du Port et dirigeant d’associations (avec sa compagne) ayant bénéficié de 67.500 euros de subventions pour l’association AS ZUP. et 57.500 euros pour Port Musculation, versés par des filiales de Casino.
Lors de sa première audition par les enquêteurs, après avoir été saisi au saut du lit chez lui, Jean-François Latouze avait « tout déballé », pour reprendre sa propre expression employée au tribunal. « Je joue à la pétanque avec Fayzal Ahmed Vali. Un jour il m’a proposé un service, j’ai accepté sans hésiter. Il m’a demandé s’il pouvait se servir de mon association pour lui personnellement. Il m’a précisé que si j’avais besoin, je pouvais me servir aussi. M. Vali m’a dit que je devais retirer l’argent pour lui sur le compte et lui remettre. »
Jean-François Latouze avait expliqué avoir ensuite remis des sommes en liquide à l’adjoint au maire, avant de se rétracter lors d’une seconde audition. Devant le tribunal, l’employé communal a endossé seul la responsabilité des quelque 125.000 euros détournés, expliquant avoir joué au PMU et voyagé en Chine et en Inde.

Certains avocats de la défense se sont étonnés que Jean-François Latouze ne soit ni poursuivi, ni même contraint à rembourser les subventions dilapidées. « Ça ne vous étonne pas que Casino puis Mercyalis, des sociétés cotées en bourse, décident de vous verser des fonds comme ça ? Vous commettez une infraction de détournement des fonds. Vous vous auto-incriminez et vous pourriez être poursuivi. C’est grave. Vous êtes le seul responsable pénal de ce qui était un détournement, c’est ça ? », l’a bousculé, sans résultat, Me Olivier Gutkès, avocat de Mercyalis Gestion pour la partie civile.
Interrogé pour sa part sur son train de vie élevé, dont des dépenses de « 115.000 euros de prestations hôtelières et des billets d’avion » pour l’Australie et les Etats-Unis, Olivier Hoarau a expliqué qu’il ne fréquentait pas d’hôtels de luxe. Et que certaines dépenses devaient être des avances de frais effectuées lors de déplacements en lien avec ses fonctions politiques.
Suite du procès demain
Mais le maire du Port n’a pas paru très à l’aise pour expliquer par exemple pourquoi l’un des ses adjoints, Armand Mouniata, a nié aux enquêteurs lui avoir prêté de l’argent, alors que le maire avait indiqué qu’il figurait dans la liste des personnes qui l’aidaient à se renflouer.
« Vous savez exactement ce que vous devez et à qui ? Sans trace, ça devient compliqué », l’interroge la procureure Véronique Denizot. « Je sais le montant global que le couple Vali m’a proposé, et les autres aussi », répond Olivier Hoarau. Reste à voir si la stratégie de la défense, consistant à rappeler que le permis d’extension du Cap Sacré-Coeur avait été accordé avant son élection, et donc qu’il n’y a pas de motif de corruption, suffira à convaincre le tribunal.
Ce jeudi 14 novembre, c’est la directrice d'alors de l’aménagement à la mairie du Port Prisca Aure qui sera citée comme témoin. Le directeur de cabinet Bernard Payet comparaîtra lui pour trafic d’influence, Moussa Leila (épouse Vali) pour complicité de blanchiment et Eric Heinz, en charge à l’époque des faits des relations avec la mairie pour le groupe Casino, pour corruption.


