Mafate, Anchaing, Cimendef... les cirques et montagnes de La Réunion, mémoires vivantes des marrons

Les cirques et les sommets de La Réunion ne sont pas que des merveilles naturelles. Derrière ces noms familiers — Mafate, Anchaing, Cimendef, Dimitile — se cache une mémoire du marronnage où les femmes, longtemps oubliées, ont joué un rôle essentiel. Dans la montagne, chaque nom est une trace de liberté.
À l’approche du 20 décembre, la carte de La Réunion se lit autrement. Mafate, Cilaos, Salazie : des lieux sublimes, mais aussi des noms porteurs d’histoires humaines. Les esclaves fugitifs nomment presque tous les points remarquables des régions altières. Ces reliefs sont des pages d’histoire : des refuges, des lignes de fuite, des traces gravées dans la pierre par ceux et celles qui ont refusé l’esclavage.
Mafate, le cirque du chef marron et de Raharianne
Mafate, ce nom qui résonne dans l’imaginaire réunionnais, vient d’un homme. Marron d’origine malgache, "Mafate (…) était un puissant sorcier (*)". Chef respecté, il aurait été tué en 1751 par le chasseur de Noirs François Mussard à la Rivière des Galets. Mais derrière ce nom masculin se cache aussi une figure féminine : Raharianne, sa compagne. Elle meurt elle aussi lors de la traque. "Le chasseur de Noirs François Mussard tue Raharianne, la bien-aimée du chef Maffack (Mafate)", précisent les archives. Le cirque garde ainsi une double mémoire : celle du chef marron et de la femme qui a partagé sa fuite, dans un paysage devenu symbole de résistance.
Salazie, le piton d’Anchaing et l’ombre d’Héva
À Salazie, le piton d’Anchaing surplombe la vallée et la mémoire collective. Ce nom renvoie à un couple devenu légendaire : Anchaing et Héva. Aucun document d’archives ne confirme leur existence, mais leur histoire s’est enracinée dans la tradition orale. Héva, figure maternelle et libre, aurait vécu cachée avec Anchaing dans les hauteurs, élevant leurs enfants "dans la paix et l’autarcie". Selon les récits anciens, "leurs huit filles se seraient mariées à de grands chefs marrons", fondant une dynastie symbolique de la liberté dans l’île. Aujourd’hui encore, le piton d’Anchaing reste un repère, une légende gravée dans le relief. Et si la montagne porte son nom à lui, la mémoire populaire a gardé le sien à elle.
Cimendef et Marianne, la liberté en couple
Entre Salazie et Mafate, le massif du Cimendef s’élève à 2 228 mètres, prolongé par la crête de La Marianne. Ces deux noms sont indissociables. Cimendef signifie "non-esclave", selon la tradition. Sa compagne, Marianne, incarne la dimension combative du marronnage. "Marianne est une guerrière qui se bat contre les colons aux côtés de son compagnon Cimendef". Leur nom, gravé dans le paysage, symbolise un couple de résistance : un sommet et une crête, unis dans la géographie comme dans l’histoire.
Dimitile et Sarlave, mémoire d’un royaume des Hauts
Plus au sud, le plateau de Dimitile, dans les Hauts de l’Entre-Deux, perpétue la mémoire d’un autre grand marron. Mais à proximité se trouvait aussi le camp de Sarlave, reine et compagne du chef Laverdure. "Sarlave aurait été tuée par le chasseur de Noirs François Mussard en 1752". Là où Dimitile est resté dans la toponymie, son nom à elle a disparu pendant des siècles, avant de réapparaître sur une stèle érigée en 1998. Cette dissymétrie résume l’histoire du marronnage : les hommes ont donné leur nom aux montagnes, les femmes ont tissé la vie dans l’ombre.
Des sommets comme archives
Dans les Hauts, les noms racontent tout : la fuite, la traque, la survie, mais aussi la transmission. Les femmes ont assuré la cohésion des camps, la cuisine, les soins, les rites, la culture et la mémoire. Elles ont nourri le lien avec les ancêtres, transmis les savoirs sur les plantes, les chants, les contes. "Essentiellement africaines et malgaches, les femmes marronnes sont à l’origine du métissage dans les cirques de l’île."
Mafate, Anchaing, Cimendef, Dimitile : ces noms familiers sont plus qu’une carte postale. Ils sont une mémoire géologique, une archive vivante. La montagne n’est pas seulement belle : elle garde la trace d’hommes et de femmes qui, bien avant 1848, avaient déjà conquis la liberté à la force des jambes et du cœur. Et si leurs histoires ont parfois disparu des livres, elles demeurent dans la carte. Il suffit de lever les yeux.
*source Musée de Villèle


