"L’autosuffisance totale n’est pas atteignable à moyen terme" : La Réunion contrainte de repenser et sécuriser son modèle alimentaire ?

Rendu public la semaine dernière, un rapport du CGAAER dresse un constat clair : La Réunion restera dépendante des importations pour nourrir sa population. Un rapport qui fait écho au plan de souveraineté alimentaire signé en 2023 et qui fixait des objectifs à horizon 2030. Un plan et un rapport qui se complètent, mais qui ne racontent pas tout à fait la même histoire. Explications.
Le sujet dépasse largement la seule agriculture. Il touche à la souveraineté, aux échanges régionaux et, en creux, à la place de La Réunion dans l’océan Indien. C’est tout l’intérêt du dernier rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), corps d’inspection de l’État chargé d’évaluer les politiques publiques. Un document qui tranche avec certains discours.
La Réunion importe près de 60 % des produits agricoles et alimentaires
Premier constat, chiffré. La Réunion importe près de 60 % (en volume) des produits agricoles et alimentaires consommés localement. En 2024, cela représente plus de 460 millions d’euros. Une dépendance réelle, mais que le rapport nuance. L’île dispose de filières structurées, notamment en fruits, légumes ou œufs.
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Ce constat s’inscrit dans une trajectoire déjà fixée. Celle du plan régional de souveraineté alimentaire signé en octobre 2023. À l’époque, l’objectif était clair. Une « trajectoire de production agricole d’ici 2030 » et une amélioration du « taux de couverture des besoins de la population ». Produire plus localement pour réduire la dépendance. Dans le détail, les objectifs restaient mesurés. Les légumes devaient atteindre 77% de couverture, les fruits 76%, la volaille 47%. Le lait devait rester autour de 20%, le porc plafonner à 36%. Des progrès, mais pas de bascule.

Le plan le montrait déjà. La production locale couvre environ 70% du marché du frais, mais « moins de la moitié du marché total (frais, congelé, transformé) ». Dès que l’on regarde les produits transformés, la dépendance réapparaît. Même logique pour les moyens de production. « La majorité des semences sont importées ». Les engrais et l’alimentation animale aussi. Produire local ne veut pas dire produire sans dépendre de l’extérieur.
À horizon 2030, la production locale progresserait. Mais elle resterait insuffisante pour couvrir les besoins. Les projections sont claires. Il resterait à importer plus de 27.000 tonnes de volaille, plus de 21.000 tonnes de porc et près de 82.000 tonnes de lait.
Le problème n’est donc pas une incapacité à produire, mais une limite structurelle. Certaines productions resteront durablement insuffisantes, comme les céréales, l'alimentation animale, les viandes ou encore les produits transformés. Le rapport insiste sur ces contraintes. Elles tiennent à la fois au foncier, au climat, aux normes sanitaires et à la faible surface agricole disponible.
Sécuriser ses approvisionnements
Le rapport du CGAAER pousse le raisonnement plus loin. Il ne contredit pas le plan. Il en tire des conséquences. « L’autosuffisance totale […] n’est pas atteignable à moyen terme et il est donc nécessaire de maintenir et développer les échanges commerciaux dans ce domaine. » La souveraineté alimentaire n’est plus pensée comme une autonomie totale, mais comme une capacité à sécuriser ses approvisionnements.
Car aujourd’hui, ces importations restent très largement tournées vers l’Europe. Près de la moitié des produits viennent de l’Union européenne. Une organisation de plus en plus questionnée. Le rapport parle d’échanges « décalés » et « négatif[s] en termes de bilan carbone ». D’où un changement nécessaire pour les auteurs du rapport. Le levier est désormais régional à leurs yeux : Afrique australe, Madagascar, sous-continent indien, Asie du Sud-Est. Des zones capables de fournir une partie des besoins réunionnais.
Mais ces choix ne sont pas simples à mettre en place. Bien au contraire. Les freins sont connus. L'aspect sanitaire d’abord. L’harmonisation des normes est « particulièrement délicate ». La logistique ensuite, avec des flux maritimes encore limités. Et enfin les coûts, avec des écarts qui peuvent fragiliser les filières locales. Ce constat fait écho aux crises récentes. Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient. Autant de chocs qui ont rappelé ou rappellent encore la fragilité des approvisionnements à La Réunion, notamment sur les céréales ou les engrais.
Une task force mise en place ?
Face à cela, le rapport avance une méthode. Identifier précisément les besoins alimentaires des territoires. Structurer des filières d’approvisionnement régionales. Lever les blocages sanitaires. Et mieux coordonner l’action publique. Il évoque notamment la création d’une task force à l’échelle de l’océan Indien pour passer des intentions aux réalisations concrètes.
Si les deux textes se complètent, avec d'un côté le plan de souveraineté organisant la montée en puissance de la production locale, de l'autre côté, le rapport du CGAAER en souligne les limites et veut aller plus loin en élargissant le cadre de réflexion.


