"Tous substitut à Auch" : visés après des "défaillances" dans l'affaire Lyhanna, les magistrats ne veulent plus être "boucs émissaires"

L'affaire Lyhanna continue de faire trembler l'institution judiciaire. Ce mardi 23 juin, plusieurs dizaines de magistrats se sont rassemblés devant les tribunaux de Saint-Denis et de Saint-Pierre pour afficher leur soutien à leurs collègues du Gers, visés par les critiques du ministre de la Justice Gérald Darmanin. Une mobilisation rare à La Réunion.
L'émotion suscitée par le meurtre de la jeune Lyhanna est grande. Elle a franchi un nouveau cap. Après la publication des premières conclusions des inspections administratives sur les "défaillances" ayant entouré le traitement d'une plainte visant Jérôme Barella, principal suspect dans l'affaire, les magistrats sont montés au front.
À l'appel de l'Union syndicale des magistrats (USM), des rassemblements spontanés se sont tenus mardi à 14h30 devant plusieurs juridictions françaises. À La Réunion, des magistrats se sont réunis devant les palais de justice de Saint-Denis et de Saint-Pierre pour exprimer leur solidarité avec leurs collègues d'Auch, aujourd'hui au cœur de la tempête.
"Fortes pressions politiques"
Une mobilisation exceptionnelle dans une profession peu habituée aux démonstrations publiques.
Dans un communiqué intitulé "", l'USM dénonce un climat de "fortes pressions politiques" autour de cette affaire. Le syndicat estime que certains magistrats et fonctionnaires sont aujourd'hui "cloués au pilori" alors même que les inspections pointent également des difficultés structurelles au sein de l'institution judiciaire.
L'organisation rappelle notamment que les conclusions provisoires distinguent un travail jugé "adapté, diligent et qualitatif" du parquet et des enquêteurs de Toulouse, tout en relevant des défaillances au sein du parquet d'Auch et de certains services de gendarmerie.
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Mais pour l'USM, le débat ne peut se limiter à la désignation de responsables individuels. Le syndicat souligne que le parquet d'Auch fonctionne avec des effectifs très inférieurs aux standards nationaux et européens et estime que les problèmes révélés par l'affaire Lyhanna sont aussi ceux d'une justice confrontée à un manque chronique de moyens.
"Pilori"
Pour Jasmine Hoefler, déléguée régionale du Syndicat de la magistrature mobilisée devant le tribunal de St-Pierre : "Nous sommes sous le choc", confie-t-elle, évoquant également un mouvement organisé "en soutien au parquet d'Auch".
Pour la magistrate, les sanctions annoncées par le garde des Sceaux risquent de faire porter la responsabilité sur quelques individus alors que les difficultés rencontrées sont plus larges. "Un magistrat est cloué au pilori pour masquer les dysfonctionnements d'un service public alors que le ministre a, à de maintes reprises, été alerté sur les questions des violences sexuelles sur mineurs", estime-t-elle.
Elle rappelle notamment que seules 28 % des 82 recommandations formulées par la Ciivise ont été mises en œuvre. Tout en reconnaissant que "nous ne faisons pas tout correctement", Jasmine Hoefler souligne l'engagement des magistrats confrontés à une charge de travail importante : "Nous sommes hyper mobilisés et vigilants" et "nous faisons vraiment du mieux que nous pouvons".
Avant de conclure : "Il faut nous donner les moyens de répondre aux besoins."
Bras de fer
"L'émotion légitime suscitée par le drame ne doit pas conduire à transformer quelques professionnels en boucs émissaire", a-t-on martelé ce mardi 23 juin du côté de La Réunion.
Dans un autre communiqué diffusé ce mardi 23 juin à l'échelle nationale, le Syndicat de la magistrature développe la même analyse. L'organisation estime que les premiers éléments du pré-rapport "ne révèlent pas seulement des erreurs individuelles mais mettent surtout en lumière des défaillances connues de longue date".
Le syndicat évoque des délais d'enquête "anormalement longs", une absence de priorisation des dossiers de violences sexuelles sur mineurs et un suivi parfois insuffisant des procédures. Autant de difficultés qui, selon lui, "ne sont pas propres au seul parquet d'Auch mais concernent de nombreuses juridictions françaises".
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Le Syndicat de la magistrature rappelle d'ailleurs qu'un rapport interministériel publié en 2023 avait déjà identifié ces mêmes fragilités au sein de la chaîne pénale. Selon ses chiffres, "près de 2,7 millions de procédures seraient aujourd'hui en attente de traitement dans les services d'enquête et les parquets, faute d'effectifs suffisants".
Le syndicat pointe également les conséquences concrètes de cette pénurie chronique de moyens.
Magistrats, enquêteurs, éducateurs spécialisés, psychologues, experts ou encore structures d'accueil pour la parole des enfants seraient confrontés à une surcharge permanente. Le symptôme d'un système sous tension générale ?
Quels moyens ?
Le Syndicat de la magistrature reproche ainsi au garde des Sceaux de vouloir désigner des responsables avant même la fin des procédures administratives en cours. Il critique notamment la décision de retirer à une magistrate du parquet d'Auch son habilitation à traiter les dossiers concernant les mineurs, y voyant une forme de sanction anticipée.
Pour l'organisation, "la véritable réponse passe désormais par un débat sur les moyens accordés à la protection de l'enfance et au fonctionnement de la justice, plutôt que par la seule recherche de fautes individuelles".
Alors que Gérald Darmanin a annoncé l'ouverture d'une enquête administrative visant un magistrat du parquet d'Auch et ordonné le réexamen de dizaines de milliers de dossiers de violences sexuelles sur mineurs, le bras de fer semble désormais engagé entre la Chancellerie et une partie de la magistrature.


