La Réunion risque d'être encore bloquée pendant plusieurs semaines

Cette crise est partie pour durer.
Que les mères de famille qui désespèrent en voyant leurs réfrigérateurs vides prennent leur mal en patience. Que les automobilistes qui passent des heures dans les queues pour récupérer quelques litres d'essence apprennent à économiser chaque goutte du précieux liquide. Que les patrons commencent d'ores et déjà à prendre contact avec leurs banques pour obtenir des facilités de découvert pour payer leurs salariés et avec leurs experts-comptables pour envisager toutes les solutions, même les pires.
Oui, quitte à jouer les gueules cabris, je suis convaincu que cette crise va encore durer. Au moins une semaine, mais probablement beaucoup plus longtemps.
Pour mémoire, la grève générale aux Antilles avait duré un mois et demi.en 2009. Un mois en Guyane en 2017.Un mois et demi à Mayotte au début de l'année 2018.
On sait quand commence un mouvement comme celui qui agite actuellement la Réunion. Il est extrêmement difficile d'en sortir.
Une crise marquée par une absence d'interlocuteurs
Voilà déjà une semaine que la crise a commencé. C'était le samedi 17 novembre dernier. Une semaine après, les manifestants n'ont toujours pas réussi à se mettre d'accord... sur les noms d'une délégation pour rencontrer le préfet !
Vendredi après-midi, ils se sont écharpés pendant deux heures devant la préfecture, sans réussir à se mettre d'accord. Au final, ils ont opté pour le plus petit dénominateur commun : une délégation de deux personnes, un homme et une femme, qui se contente de remettre une lettre au préfet, mais sans entamer de discussion. C'est vous dire la confiance qu'ils ont les uns dans les autres !
Imaginez ce que cela va être quand il va falloir discuter des revendications beaucoup plus précises et qu'il va falloir négocier avec la ministre. Ca va partir dans tous les sens, chacun va y aller de ses exigences et il sera extrêmement difficile de mettre tout le monde d'accord.
Qu'y avait-il à l'intérieur? Une série de revendications longue comme une liste à la Prévert. Je vous en cite quelques unes :
- Retrait des hausses de carburant
- Rétablissement de l'impôt sur la fortune
- Gratuité des premiers m2 d'eau et des consommations électriques de base
- Développement rapide des transports en commun
- Hausse du SMIC et des salaires
- Allocation d'autonomie pour les jeunes
- Encadrement des prix avec un contrôle par l'Etat des marges
- Réforme de l'octroi de mer
- Suppression de la hausse de la CSG pour les retraités modestes
- Revalorisation des petites retraites
- Préférence régionale des embauches...
Je m'arrête là car la liste est encore extrêmement longue.
Vous imaginez le temps qu'il va falloir pour négocier tout ça?
Une sortie de crise qui passera probablement par une grande table ronde à Paris
Comment sortir de la crise? Probablement en deux temps. D'abord, l'entrée en lice des formations politiques et syndicales, habituées à négocier et ayant une culture politique et générale à même de faire la part des choses entre ce qui relève de l'utopie et ce que l'on peut raisonnablement demander.
Mai 68 avait débuté de la même façon par une grande anarchie. On n'a entrevu une sortie de crise que lorsque les syndicats sont en entrés en jeu et ont entamé de réelles négociations avec le pouvoir.
Il faudra un certain temps pour que tout cela s'organise, se mette en place. Et comme après les événements du Chaudron en 92 avec les accords de Matignon, tout s'achèvera probablement à Paris par une grande table ronde avec tout ce que la Réunion compte de représentants : élus, syndicats, forces vives, représentants des Gilets jaunes. Il en sortira un nouveau Plan. Un de plus...
La montée en puissance de ceux qui seront opposés au blocage
La sortie de crise viendra probablement aussi de la rue. Car, parallèlement à ces négociations, une contre-révolution montera en puissance.
La mobilisation des manifestants ne faiblit pas. On l'a encore vu hier au Port où plusieurs milliers de manifestants étaient réunis devant l'entrée du Port Est.
Mais demain, il va bien falloir revenir aux dures réalités.
Demain, si le port Est continue à être bloqué, plus aucune marchandise n'entrera à la Réunion. Comment feront les Réunionnais pour se nourrir? Pendant la guerre, nos grands-parents mangeaient du manioc et du maïs. Il n'y a malheureusement plus assez de manioc et de maïs aujourd'hui pour nourrir les 850.000 Réunionnais...
Demain, si les administrations continuent à être fermées, comment seront versées les différentes allocations? RSA, allocations familiales?
Demain, si les entreprises continuent à être fermées, comment seront versés les salaires?
Avec quoi les familles achèteront les cadeaux de Noël?
A ce moment là, la colère changera de camp. Et j'imagine bien une grande manifestation à l'initiative de certains politiques et des patrons, rassemblant les milliers de Réunionnais qui en auront marre et qui réclameront un retour à la normale.
Un peu à l'image, toutes proportions gardées, de la contre-manifestation organisée par le général de Gaulle sur les Champs Elysées, le 30 mai 68, qui avait réuni une foule immense. Quelques mois plus tard, après la dissolution de l'Assemblée nationale, la Droite sortait largement gagnante des élections législatives.
"Celui qui ne connait pas l'Histoire est condamné à la revivre", disait Karl Marx...
Prenez votre mal en patience
Négociation à Paris pour sortir de la pression de la rue réunionnaise, énorme manifestation à la Réunion de tous ceux qui en ont assez. Comme vous le voyez, les ingrédients pour sortir de la crise ne sont pas pour demain.
En attendant, prenez votre mal en patience.


