La canne bio n’a pas dit son dernier mot

ASKABIO Réunion a fait le point sur l’avancée de la filière chez un planteur de Saint-Benoît en conversion biologique sur une partie de son exploitation. L’occasion de présenter les ambitions et perspectives d’une filière canne à sucre bio en structuration, alors qu’une étude pour la création d’une micro-sucrerie vient d’être lancée.
Pour Matthieu Payet, le passage au bio s’est imposé progressivement, au rythme des réformes et des restrictions sur les molécules phytosanitaires, mais aussi d’une volonté de mieux maîtriser ses pratiques et de préserver sa santé et celle des autres.
Sur les 80 ha de son exploitation, lui et son frère, Thierry, ont mis 1,22 ha en conversion vers le bio il y a trois ans pour tester la possibilité de se lancer. Le retour d’expérience est positif.
« La première leçon, c’est que c’est réalisable », lance-t-il. Trois années d’ajustements lui ont permis d’identifier les points durs — l’enherbement, la hausse de main-d’œuvre, le coût de l’engrais organique — mais aussi des premiers bénéfices : une richesse en sucre supérieure de « 2 à 3 points », une évolution positive de la structure du sol et des rendements qui se maintiennent. Dans leur exploitation, le rendement moyen est de 100 t/ha.
Malgré la difficulté, le planteur reste convaincu, il compte poursuivre dans cette voie. « Il ne faut pas larguer et continuer à innover, c’est tout à fait possible », encourage le planteur bénédictin.
“Les planteurs seront gagnants”
Son témoignage rejoint celui d’autres adhérents d’ASKABIO Réunion. Parmi eux, Jérôme Prébé, agriculteur en diversification à Saint-Benoît, qui a converti lui aussi une partie de son exploitation.
Pour lui, la transition repose sur la volonté autant que sur l’organisation : « La canne bio, c’est faisable, mais avec une grande volonté et les bons matériels ». L’engagement répond également à une préoccupation alimentaire et environnementale. Malgré un travail manuel plus important, il juge la perspective économique positive dès lors que la filière sera structurée. « Les planteurs seront gagnants », encourage-t-il.
Une filière émergente en structuration
L’association, créée en 2000, loin de baisser les bras, continue de porter l’ambition de structurer une véritable filière de canne bio à La Réunion. Sous l’impulsion de son président, Thierry Silotia, élu en 2023, agriculteur à Saint-Leu et élu à la Chambre d’agriculture, elle fédère désormais une vingtaine de planteurs pour environ 35 hectares plantés.
Le principal enjeu est clairement identifié : la canne bio produite aujourd’hui n’est pas valorisée. Faute d’outil de transformation, elle est achetée et broyée par Tereos comme de la canne conventionnelle.
« Il s’agit maintenant de permettre aux planteurs d’être rémunérés à la hauteur du travail fourni », insiste Thierry Silotia. Ce dernier a créé un GIEE autour d’un projet de micro-sucrerie porté avec des agriculteurs volontaires.

Une micro-sucrerie pour créer de la valeur
Pour y parvenir, Askabio mise sur un projet structurant : la création d’une micro-sucrerie dédiée au sucre et au jus de canne biologiques. L’étude de faisabilité, confiée à un cabinet local, vient d’être lancée. Ses conclusions sont attendues d’ici mai 2026. Une étude financée par l’association et l’ODEADOM.
L’outil, estimé entre 4 et 5 millions d’euros, sera conçu pour transformer environ 7 000 tonnes de canne bio et fonctionner sur un modèle coopératif, permettant aux planteurs de maîtriser les choix de transformation et de valorisation. L’objectif est de disposer d’un véritable débouché local, sans lequel la filière ne pourra s’étendre. Selon ASKABIO, environ 150 hectares seront nécessaires pour sécuriser ce volume.
Une convention signée avec Carrefour France
L’arrivée au sein de l’association de l’animatrice Sophie Chau, dont le poste est financé par l’État, contribue à structurer les démarches. Elle accompagne les producteurs dans leur transition, centralise les informations techniques et cherche des partenaires susceptibles d’acheter ou de transformer la canne bio.
Principal partenaire de l’association, le groupe Carrefour France, signataire d’une première convention il y a cinq ans et demandeur d’un sucre bio de canne français et européen pour un volume chiffré pour le moment à hauteur de 200 tonnes par an. Une nouvelle convention doit être signée dans les prochains mois.
« La canne bio est possible, mais elle n’est pas valorisée pour l’instant. C’est là que se situe le frein principal », observe la technicienne.
Appel aux agriculteurs et aux partenaires institutionnels
Via une conférence de presse organisée chez les frères Payet, ASKABIO veut démontrer que la dynamique est bien engagée et que les premiers résultats sont tangibles et encourageants. L’association appelle maintenant à la mobilisation des partenaires financiers, techniques et institutionnels pour faire émerger une filière de sucre de canne bio 100 % réunionnais, certifiée AB.
L’appel est lancé aux agriculteurs à rejoindre le mouvement, avec la promesse en retour d’un accompagnement technique de l’association grâce au retour d’expériences des agriculteurs déjà engagés, « en commençant tout doucement sur de petites surfaces de 1 ha, 1,5 ha, pour pouvoir maîtriser le processus et créer un itinéraire technique fiable ».
Les freins sont levés au fur et à mesure avec des solutions désormais en termes de mécanisation pour lutter contre l’enherbement, ou le recours à un engrais organique homologué bio beaucoup moins onéreux que celui utilisé jusqu’alors. Des démonstrations sont prévues dans les prochains mois.
L’association met également en avant un accompagnement financier de l’État concernant la conversion vers le bio, mais aussi du Département.
Plus le choix pour Thierry Silotia : « Beaucoup de petites exploitations vont disparaître si on n’arrive pas à valoriser leur travail. Avec la perte d’herbicides, elles sont déjà quasi en bio, il manque juste la partie administrative ».

Une partie de l’avenir de la canne ?
Si l’association doit encore conquérir plus d’une centaine d’hectares, elle juge le défi loin d’être impossible « par rapport aux 3 500 ha de friches existant ». L’association se tourne également vers la Région, qui a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour mettre à disposition 44 hectares de terres agricoles « immédiatement valorisables » avant une mobilisation plus large sur un total de 446 hectares.
Le planteur voit dans le bio une partie de l’avenir de la canne. Une réponse à la diminution drastique des herbicides autorisés, à la hausse du coût des intrants, à la demande d’une alimentation plus saine de la part des consommateurs, à la protection des agriculteurs face aux produits chimiques, mais surtout à la question de la rémunération des planteurs, grâce à un prix d’achat plus élevé demain et à une maîtrise de la chaîne, de la production à la valorisation du sucre, et donc de la plus-value avec plusieurs dérivés possibles (sucre, jus, produits pharmaceutiques, paille…).
Réunis sur la parcelle de Saint-Benoît, les planteurs présents en conviennent : le chemin est encore long, mais la trajectoire est tracée. Et une conviction s’impose peu à peu : la canne bio est loin d’avoir dit son dernier mot.


