Jocelyn A-Poi, une vie loin de La Réunion : "C’est mon chemin de croix"

Né le 21 décembre 1952 à Saint-Denis, Jocelyn a vécu à La Réunion jusqu’à ses 13 ans. Avec ses six frères et soeurs, il a pris la direction de la métropole rurale pour apprendre un métier. "Je suis venu car je voulais faire couvreur zingueur", nous raconte-t-il aujourd’hui depuis la commune d’Aigurande située dans le département de l'Indre, à la limite avec le département de la Creuse.
Après quatre années d’apprentissage pour décrocher "l’équivalent d’un brevet en couverture zinguerie", dit-il, il a dans la foulée travaillé "chez un monsieur" dans ce secteur d’activité. En 1973, il est appelé à effectuer son service militaire. Contrat rempli à Bordeaux.
"Ensuite je suis revenu (dans sa ville d'adoption, ndlr). Etant donné que j’avais tous mes permis, j’ai continué en devenant professionnel de la route. Un métier dans lequel il travaillera jusqu’à n’en plus pouvoir, physiquement. En 1985, je me suis fait opérer de deux hernies discales car dans ce boulot il fallait soulever des poids de 21 kg", raconte-t-il ce qui a été son quotidien pendant des années. Au vu de son état de santé, il complètera sa carrière en travaillant dans un laboratoire photographique puis s’est occupé des enfants du centre départemental de l’Enfance et de la Famille. "J’ai bossé jusqu’à 65 ans", calcule le retraité de 70 ans, simple locataire de son chez lui aujourd'hui.
Si sa carrière professionnelle est riche de divers univers, un poids l’accable depuis des décennies : sa vie d’enfant et ses proches jamais revus hormis ses frères et soeurs dispersés en métropole avec lesquels il a gardé "difficilement le contact" car "on était assez triste de cette situation", raconte-t-il.
"Je ne pouvais pas me rendre à La Réunion. Financièrement,… excusez-moi", tente-t-il de contenir un sanglot. "Je ne voulais pas partir tout seul, je ne veux pas partir sans elle, c’est mon chemin de croix, je suis très ému !", pleure Jocelyn. Elle, c’est Martine, sa femme sans qui il ne se voit pas avoir la force de reposer le pied à La Réunion.
Les 4000 francs CFA sont les seuls à avoir fait le voyage
Jocelyn A-Poi devait donc être du voyage de la quarantaine d’ex-enfants "déracinés" mais le voyage de sa compagne n’étant pas pris en charge par les autorités, c’est une cagnotte Leetchi qui a été lancée pour leur permettre de venir tous les deux. Leur objectif est de pouvoir réunir une certaine somme pour un séjour en novembre 2023.
"Mon objectif c’est d’aller me recueillir sur la tombe de mes parents", pleure Jocelyn qui dit ne rien reprocher à sa grand-mère qui a eu la charge d’élever ses petits-enfants après le décès de ses parents très tôt. "Mes parents sont décédés je devais avoir dix ans à peu près donc c’est ma grand-mère qui nous a élevés. En sortant de l’école, je me rappelle qu’on 'charroyait' de l’eau comme on disait, et ensuite on allait à la soupe populaire juste à côté, au 5 ruelle Montante, maintenant rue du Frère Denis", a-t-il découvert. "On allait à l’école des frères", conserve-t-il quelques maigres souvenirs.
En métropole, quand il était jeune, il s’est mis à jouer de la guitare dans un groupe qui enchaînait les bals à la recherche d’un cachet. "C’était 100 francs par nuit. J’avais économisé pendant quatre ans. J’ai mis cet argent de côté et en 1968, j’ai envoyé à ma grand-mère 4000 francs CFA pour qu’elle fasse la réfection du toit de sa maison. Je lui devais bien ça. Elle a toujours travaillé, notamment dans la mairie de Saint-Denis, avec les brosses coco pour cirer le sol. A l’époque elle gagnait 350 francs CFA par mois,… j’aurais voulu la voir avant de mourir, hélas, c’était une merveilleuse grand-mère", évoque-t-il sa mémoire.
En novembre, si les conditions financières sont cette fois-ci réunies, il devrait enfin pouvoir mettre des images actualisées sur ses souvenirs. Un chemin de croix qu’il ne pouvait envisager seul. "Sans elle, je préfère rester là", parle-t-il de sa femme.


