Il se jette depuis les ponts dans la Garonne : qui est cet influenceur réunionnais, star du “cliff jumping” dans l’Hexagone ?

À Toulouse, un nom circule avec la régularité et l’intensité des remous sous les ponts, celui de Nico Gingembre. Derrière ce pseudonyme flamboyant, sur les réseaux sociaux comme sur les quais de la Garonne, se cache Nicolas Etheve, la vingtaine, un jeune Toulousain originaire de La Réunion devenu figure locale du cliff jumping, cette forme de plongeon urbain où l’on s’élance depuis des structures artificielles, des ponts le plus souvent, vers l’eau vive. Sur TikTok et Instagram, ses vidéos de sauts numérotés, de pont en pont, rassemblent des centaines de milliers de vues et des dizaines de milliers d’abonnés. Mais derrière le spectacle et l’adrénaline, la pratique soulève de nombreuses questions de sécurité.
Nico n’est pas un amateur inconsidéré. C’est ce qu’il dit. Selon ses déclarations, il a passé “des années à s’entraîner”, affinant un protocole systématique. Vérifier la profondeur, mesurer la hauteur, assurer une progression graduée et ne jamais sauter seul sans une équipe prête à intervenir. A savoir, des amis, ses acolytes, loin des secours ou des professionnels, si professionnels de la discipline il y a.
Une routine loin d’être sans faille, cette approche méthodique, qu’il détaille dans plusieurs entretiens accordés à la presse locale, reflétant une conscience des dangers inhérents à sa passion. À ses yeux pourtant, l’adrénaline n’est pas synonyme d’imprudence. “Si les conditions ne sont pas réunies, je rebrousse chemin”, assurait-il à L’Opinion, lui qui brandit le drapeau de La Réunion sur ses contenus. Il y a aussi différents facteurs dans les airs : bien savoir s’équilibrer, bien savoir rentrer dans l’eau, adopter la bonne posture, ne pas faire de sur-rotation."
En quête de sensations fortes
Pourtant, dans les faits, le tableau est plus complexe. Les ponts de Toulouse, notamment le Pont Saint-Pierre, un des hauts lieux touristiques et festifs de la ville rose, sont devenus des scènes nocturnes autant que des spots d’influence en plein jour. De nombreux jeunes, souvent alcoolisés ou simplement en quête de sensations fortes, s’y risquent sans entraînement ni encadrement.

Les conséquences ne tardent pas. Chutes maladroites, “plats” douloureux à l’entrée dans l’eau, collisions avec des branches invisibles, voire blessures graves… potentiellement mortelles. Des témoins évoquent ces scènes comme banales, presque attendues, au cœur de nuits toulousaines tumultueuses, ou alors en pleine journée, aux yeux de tout le monde, y compris de policiers plusieurs fois désabusés.
Mise en garde et glorification
La résonance de ces images n’est pas sans effet. À force de répétition, la pratique intrigue, fait fantasmer, se banalise. L’influenceur, conscient de cela, a tenté de neutraliser l’impact négatif en relayant des messages de prévention. Il rappelle notamment régulièrement que son approche, "encadrée et réfléchie", ne doit pas être prise pour un modèle spontané ou un passe-droit social qui légitimerait l’imitation sans préparation. Mais ce positionnement reste fragile. Sur les réseaux, la frontière entre mise en garde et glorification est ténue, et les algorithmes récompensent souvent le spectaculaire. Rien que le spectaculaire, le visuel.
Sur le terrain, les autorités locales et les riverains observent la même pente glissante. D’un côté, on assure que “l’énergie et la créativité des jeunes sont des marqueurs de la vie urbaine toulousaine”. De l’autre, l’attrait du risque sans filet de sécurité génère des interventions policières, des verbalisations et parfois des accidents évitables. La municipalité toulousaine a par ailleurs déjà alerté sur la nécessité d’un encadrement plus strict, rappelant que ces activités sont illégales sur certains sites et qu’elles exposent à des poursuites ou des blessures sérieuses.
Nico Gingembre : “Je ne suis pas responsable de ces gens.”
Sollicité via plusieurs canaux, le jeune homme n’a pas donné suite à nos sollicitations. “Je ne suis pas responsable de ces gens”, peut-on en revanche régulièrement lire sur ses différents comptes publics. Des propos qu’il ne cesse de répéter lors de ses interviews données à la presse locale.
Ce portrait de Nico Gingembre - car en bon Réunionnais il promeut aussi le gingembre et ses bénéfices pour la santé - ne se réduit pas à celui d’un simple sauteur. Il est emblématique d’un moment où les pratiques extrêmes se diffusent via les écrans, allant jusqu’à juxtaposer maîtrise technique et fascination collective pour l’imprévu. À l’instar d’un funambule sur le fil d’ailleurs, il incarne une énergie vitale et créative qui attire, mais inquiète à la fois par sa dangerosité et son imprévisibilité. La passion, aussi vertigineuse soit-elle, doit s’ancrer dans une “rigueur réelle”, sous peine de transformer le spectacle en tragédie.
Des dangers sournois à La Réunion
Ce même appel à la prudence résonne à des milliers de kilomètres, chez lui, sur les rivages de l’océan Indien, où l’île de La Réunion est aussi le terrain de jeu imprudent pour les amateurs de sensations fortes. Là aussi où d'ailleurs le “cliff jumping” a trouvé une partie de ses origines. Ici, les bassins sculptés par les ravines - comme le bassin Cormoran ou la cascade du Chaudron, avec ses rebords rocheux offrant des sauts de plusieurs mètres - attirent chaque été des cohortes de jeunes en quête d’adrénaline.

L’eau claire cache parfois des dangers sournois, à savoir des rochers immergés, des profondeurs trompeuses, des courants erratiques. Les gendarmes et les secouristes mettent en garde contre ces sauts spectaculaires devenus presque rite initiatique, soulignant que ce ne sont pas des spots aménagés mais des pièges naturels dont le prix peut être fatal.
Un mort et plusieurs blessés
Sur l’île intense, l’emballement s’est souvent conclu sur une note dramatique. En 2025, un jeune homme s’est tué après un saut vertigineux de 40 mètres à la cascade du Chaudron, et, depuis ce début d’année 2026, plusieurs autres ont été grièvement blessés, certains présentant des séquelles irréversibles. Les statistiques égrenées par le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM), habitué à ce genre d’interventions, parlent d’elles-mêmes. Les traumatismes sévères, les hospitalisations et parfois des vies bouleversées en quelques secondes d’un plongeon impulsif sont légion.
Ce qui se joue à La Réunion n’est pas purement local, mais plus symptomatique d’une époque où les réseaux sociaux transforment un fait divers en phénomène collectif. Les vidéos de sauts spectaculaires sont partagées, likées, commentées, souvent sans les mots d’avertissement qui feraient la part des choses entre technique maîtrisée et exploit dangereux. Les autorités sont formelles : “Là où un athlète entraîné reconnaît et mesure ses limites, d’autres répètent des gestes impressionnants sans expérience, sous l’emprise de la trivialisation digitale du risque.” La même question lancinante : Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour être vus, admirés, suivis… et à quel prix ?


