Le directeur de l’école d’ingénieurs ESIROI s’entoure d’un bras droit sanctionné pour ses méthodes managériales

Le 1er janvier 2026, Richard Lorion, candidat malheureux à la présidence de l’Université de La Réunion, a pris les rênes de l’école d’ingénieurs ESIROI pour cinq ans. Sitôt installé, cet éminent universitaire, qui n’ignore rien du management toxique de l’établissement, a fait le choix de nommer son prédécesseur à la direction des affaires générales alors même qu’il venait d’être sanctionné au plan disciplinaire et qu’il est visé par des plaintes au pénal.
L’école supérieure d’ingénieurs Réunion Océan Indien (ESIROI), qui a ouvert ses portes en 2008, a connu ses premiers soubresauts au plan organisationnel après une année seulement de fonctionnement. Très vite, des plaintes pour harcèlement moral ont plombé l’ambiance sur fond de management toxique.
Il s’en est suivi la démission à dix mois d’intervalle de deux présidents de la prestigieuse école puis du directeur de l’époque, Khalid Addi. Ces évictions en cascade ont mis sur le devant de la scène un ingénieur de l’Ecole centrale de Lyon et professeur d’Université, en place à La Réunion depuis 1998.
Le directeur rattrapé par la manche
François Garde, en charge du département Bâtiment et Energie à l’ESIROI dès 2010, est dans les petits papiers de Khalid Addi quand celui-ci est contraint de quitter son poste de directeur. D’aucun pense que le ménage va être fait mais ce n’est que de la poudre aux yeux.
Richard Lorion, déjà lui, devient l’administrateur provisoire de l’école, parallèlement à ses fonctions de directeur de l’IUT de La Réunion. Rattrapé par la manche, le clivant Khalid Addi reste en poste en qualité de directeur adjoint recherche et innovation. Il est d’ailleurs toujours en haut de la pyramide. Tout comme François Garde, promu au même grade.
« Averti explicitement de bien choisir [son] camp »
La mission de Richard Lorion prend fin en janvier 2018 avec la nomination d’un nouveau directeur à la tête de l’ESIROI. Lalaonirina Rakotomanana ne tarde pas à comprendre qu’il est tombé dans un guêpier. A cette période, la responsable administrative est l'une des premières personnes à faire les frais de l’ambiance délétère qui règne au sein de l’école. Plus tard, il témoignera de ses regrets de n’avoir « pas pu protéger suffisamment la responsable administrative », victime selon lui d’agissements professionnels non appropriés qu’il qualifie « avec le recul de harcèlement ».
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A peine a-t-elle démissionné que déjà une candidate s’annonce. Elle n’est autre que la compagne de François Garde. Comme le directeur refuse de l’engager dans un premier temps, il est « averti explicitement de bien choisir [son] camp ». Il confie encore, dans un document que Zinfos974 a pu consulter, que les choses se sont dès lors corsées pour lui. « A partir de cette période, les tensions dans l’école sont devenues palpables ». Les coups bas se multiplient et il se retrouve mis à l’écart dans l’école qu’il dirige. « J’ai constaté que M. Garde ne savait pas où était sa place fonctionnelle à tel point que le personnel l’avait appelé le directeur bis. »
Démissions en cascade et directeur dans les cordes
En septembre 2019, la plupart des agents de l’ESIROI sont au bout du rouleau. Ils se mettent en grève. La crise est si profonde que la quasi-totalité des agents administratifs et techniques démissionnent de leur poste. Dans le courant de l’année, le directeur réclame à cors et à cri une inspection administrative que ni la présidence de l’Université ni le ministère ne vont lui accorder.
Sous pression, le directeur ne résiste pas aux intrigues et aux chausse-trappes. Poussé dans les cordes, il se retrouve en arrêt maladie en mars 2020. Le président de l’Université n’hésite pas à faire état de ses problèmes de santé « publiquement ». « Il m’a signifié de quitter la direction dès fin mai, à mes propres frais pour rentrer en métropole comme un malpropre », raconte-t-il encore.
Le directeur par intérim garde les manettes
C’est du pain béni pour François Garde qui prend cette fois la direction de l’école en tant qu’administrateur provisoire. Maintenant qu’il est aux manettes, il va tout faire pour les garder. Et ça marche… En novembre 2020, Frédéric Miranville, alors président de l’Université de La Réunion qu’il n’est plus besoin de présenter, se félicite de la nomination de François Garde, promu directeur… de l’ESIROI.
Voici ce que Frédéric Miranville publie en février 2021 sur son compte Facebook : « Cette nomination intervient à la suite d’une période d’administration provisoire où Monsieur François Garde a assuré la continuité des activités de l’ESIROI et la gestion des affaires courantes avec, notamment, le déménagement de l’ESIROI sur le campus de Terre-Sainte (..) »
La compagne et la belle-sœur dans la boucle
François Garde a désormais les pleins pouvoirs. A ses côtés, il peut compter sur l’indéboulonnable Khalid Addi. Mais le nouveau directeur entend maîtriser tous les rouages du système. Pour cela, il a su imposer le retour de sa compagne à l’ESIROI, en qualité d’assistante en gestion administrative et pilotage. Mais ce n’est pas tout.
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La belle sœur du directeur n’a pas tardé à rejoindre l’équipe en tant que gestionnaire financière et comptable. Le tour de passe-passe a été aisé. La mission de la contractuelle alors en poste était arrivée à son terme. Il a suffi de ne pas la renouveler en dépit des promesses qui lui avaient été faites. Ainsi, le directeur et sa garde rapprochée s’assurent une maîtrise quasi-complète des ressources humaines à l’ESIROI.
Un directeur adjoint dans le collimateur
Les cinq années de mandat de François Garde sont vécues de manière douloureuse par plusieurs membres de l’équipe éducative et administrative comme l’atteste une abondante littérature consultée par Zinfos974. L’un après l’autre, deux enseignants démissionnent de leur poste de directeur adjoint aux affaires générales. Mais la situation se corse singulièrement pour un autre directeur adjoint de l’ESIROI à la rentrée 2022. Il se voit refuser la création d’un diplôme universitaire (DU) dans sa spécialité alors même que la matière en question est déjà au programme du cycle ingénieur.
L’année suivante, le projet d’un diplôme d’ingénieur agronome en formation continue, porté par la profession et les partenaires institutionnels avec un budget conséquent à la clé, passe à son tour à la trappe. Sans même que le comité stratégique de l’ESIROI puisse en débattre. D’ailleurs, le directeur adjoint est écarté de la rencontre comme il l’est désormais des réunions de direction bimensuelles.
« Il est la cible régulière et systématique de dénigrements »
Le directeur adjoint comprend qu’il n’est définitivement plus le bienvenu dans les premiers jours du mois d’octobre 2023. François Garde lui annonce que sa délégation est renouvelée pour un an au lieu de trois ans. « Il est la cible régulière et systématique de dénigrements. Le directeur a plusieurs fois indiqué, devant des collègues et de manière répétée, qu’il n’est pas vraiment un professeur de la spécialité agroalimentaire », peut-on lire dans un courrier rédigé par son avocat.
La direction a balayé d’un revers de main son CV pourtant nourri d’une thèse en nutrition, de la rédaction d’articles spécialisés, du suivi de thèses en agroalimentaire et de la responsabilité d’un DUT diététique. Quand il est écarté d’une réunion consacrée à la « Définition de besoin en agroalimentaire », le directeur lui aurait lancé : « C’est normal que tu n’aies pas reçu l’invitation. Comme la réunion te concerne, tu n’as pas été convié. » Le professeur d’université en est d’autant plus affecté qu’il apprend que des maîtres de conférences et même un contractuel étaient de la partie.
« Le directeur maintient son questionnement sur la pertinence de l’expertise du professeur »
En avril 2024, un compte-rendu est diffusé dans l’établissement qui égratigne le même directeur adjoint : « Le directeur questionne la pertinence de son profil dans un objectif à moyen terme dans sa capacité à mener la réflexion stratégique de la spécialité et d’accompagner la montée en compétences des enseignants chercheurs et des étudiants qui la composent (..) »
Il est même question « de recruter un professeur de renommée nationale/internationale pour conduire l’équipe dans le cadre d’un projet ambitieux, ayant une expertise réelle du secteur agroalimentaire ». Quelques lignes plus loin, le clou est enfoncé : « Le directeur maintient son questionnement sur la pertinence de l’expertise du professeur pour construire les réflexions stratégiques de la spécialité. »
Une enquête administrative
Petit à petit, l’universitaire est isolé de son équipe. A partir de mai 2024, il passe à l’offensive. Des plaintes répétées sont adressées à la procureure de la République de Saint-Denis pour des faits de harcèlement moral, étayées par des écrits et les témoignages d’autres membres du personnel de l’ESIROI. Parallèlement, un signalement est adressé au président de l’Université fin septembre 2024. Une enquête administrative est lancée et qui s’étire sur un mois, d’octobre à novembre 2024.
Sur les onze événements passés au crible, quatre pointent du doigt les méthodes de management de François Garde de façon très feutrée. Il est question « de posture professionnelle et managériale inadaptée » sur son directeur adjoint. Sur un autre, il est relevé « que bien que les orientations stratégiques de François Garde semblent justifiées au regard du contexte, l’approche semble manquer de bienveillance et d’empathie » envers son collègue.
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La commission reproche encore au directeur « une remise en cause publique des compétences d’un agent qui pourrait s’apparenter à minima à une maladresse ou à une posture pouvant être considérée comme inappropriée ». Un événement réitéré lors de réunions du CODIR. Idem quant à la réduction de la durée de délégation du directeur adjoint qualifiée « d’inappropriée sur le plan humain et managérial ».
« Un audit externe en raison de la redondance des signalements pour suspicion de harcèlement moral au sein de l’ESIROI »
La commission d’enquête confirme « la présence effective de risques psychosociaux ». Elle préconise une sorte de recadrage du directeur quant à « ses postures professionnelles et managériales pouvant être considérées comme inappropriées ». Elle envisage même le déplacement de la victime présumée au moyen « d’un appui à la mobilité ».
Elle recommande enfin le déploiement d’un « audit externe afin d’évaluer le fonctionnement global de la structure et d’apporter des préconisations en raison de la redondance des signalements pour suspicion de harcèlement moral au sein de l’ESIROI ».
La section disciplinaire saisie
En attendant que la justice fasse son œuvre, et sur la base du rapport de la commission d’enquête, la section disciplinaire de l’Université est saisie. Le dossier est confié à quatre professeurs des Universités, chargés de faire la lumière sur une série de griefs reprochés au directeur de l’ESIROI.
Le premier motif de la saisine vise la présomption d’actes ayant entrainé des risques psychosociaux susceptibles de porter atteinte à l’intégrité physique et/ou psychique de tel ou tel membre du personnel avec des conséquences néfastes sur leur santé.
« Les actes et les actions qu’il a initiés ou auxquels il a participé à l’encontre du directeur adjoint ont entraîné des risques psychosociaux »
Sur cet aspect des choses, les quatre membres de la section disciplinaire sont convaincus que « les actes et les actions qu’il (NDRL : le directeur) a initiés ou auxquels il a participé à l’encontre du directeur adjoint ont entraîné des risques psychosociaux (RPS) à l’encontre de ce dernier ».
Notamment, ils parlent de « processus visant à déconsidérer ou à remettre en cause la qualification et/ou la spécialisation (de l’intéressé) dans la discipline agroalimentaire, secteur dans lequel il enseigne depuis des années et dont la qualité et la pertinence des enseignements n’ont à aucun moment été remis en cause, ni également sa participation au développement des relations avec les entreprises plusieurs années consécutives ». Et cela aussi bien par la direction que par les étudiants ou les enseignants de la discipline « qui ont même salué son investissement ».
« Les comportements du directeur ont également provoqué des RPS à l’égard d’autres agents de l’ESIROI »
Les juges disciplinaires mentionnent au passage que le cas du directeur adjoint est loin d’être isolé. « Les comportements du directeur ont également provoqué des RPS à l’égard d’autres agents de l’ESIROI », soulignent-ils. Un élément qui colore le dossier quand bien même ces faits sont « couverts par la prescription triennale en matière disciplinaire ». Ce qui empêche bien évidemment de les prendre en compte au moment de se prononcer sur une éventuelle sanction.
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Le deuxième grief fait état d’actes susceptibles de relever du harcèlement moral. Sur ce plan là, les membres de la section disciplinaire indiquent n’être que « partiellement convaincus à la lumière du dossier ». S’ils ne ferment pas totalement la porte, ils préfèrent s’abstenir, considérant « que le doute doit bénéficier au déféré ». D’où le rejet de ce grief sachant qu’ils n’ignorent pas que la justice pénale a été saisie de cet aspect des choses.
« Il a dépassé les limites de l’exercice normal de son autorité hiérarchique, managériale et de direction »
Un troisième et dernier grief a été passé à la loupe. Il concerne la posture managériale et les conditions de fonctionnement à l’ESIROI. Sans remettre en question l’implication et la somme de travail effectuées par le directeur, les juges disciplinaires ne sont pas tendres avec lui, sachant la manière feutrée avec laquelle s’exprime ce type de formation.
Les sages pointent du doigt « les positions, les attitudes et les décisions » prises par le directeur à l’égard du plaignant. Ils soulignent qu’il a « dépassé les limites de l’exercice normal de son autorité hiérarchique, managériale et de direction ». Par quels moyens ? « En instrumentalisant les procédures collégiales, en faisant intervenir des personnes n’ayant pas la légitimité pour apprécier la spécialité, en abusant de son droit sur l’affectation des agents et plus généralement en remettant en cause le bon fonctionnement de sa propre école dans le but d’arriver à en exclure (un professeur). »
Un abaissement d’échelon pour le directeur « coupable de fautes disciplinaires »
Dans leurs conclusions, en date du 20 novembre 2025, les juges disciplinaires indiquent que le directeur « est coupable de fautes disciplinaires s’agissant des motifs de risques psychosociaux, de posture managériale et de conditions de fonctionnement et de remise en cause du bon fonctionnement de l’établissement ». En guise de sanction, la majorité des membres de la section disciplinaire prononce un abaissement d’échelon à l’encontre du mis en cause. Lequel est « immédiatement exécutoire nonobstant l’appel », précise la décision.
Il est à noter que sur une échelle de 7, qui va du simple avertissement à la révocation, l’abaissement d’échelon arrive en troisième position derrière le retard à l’avancement d’échelon d’une durée de deux ans au maximum. François Garde, qui conteste les faits, n’a pas manqué de faire appel de la décision en s’adressant à la formation disciplinaire du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER).
La sanction et la récompense de l’un provoquent la démission de l’autre
Il se trouve que cette décision est intervenue un peu plus d’un mois avant la fin du mandat de François Garde à la tête de l’ESIROI. Dans ces conditions, beaucoup s’attendent à ce que le nouveau directeur de l’école d’ingénieurs en profite pour tourner la page et repartir sur des bases saines. A leur grande surprise, il n’en est rien.
Richard Lorion, tout juste nommé directeur de l’ESIROI en janvier 2026, s’empresse de remettre le couvert en dépit des casseroles de son prédécesseur dont il ne peut ignorer l’existence. Celui qui a dirigé l’IUT de La Réunion pendant dix ans, et qui connaît bien l’école pour en avoir été l’administrateur provisoire en 2015, ne tarde pas à s’entourer de François Garde en le nommant directeur adjoint aux affaires générales.
Quant à l’universitaire, qui a déposé plainte auprès du parquet pour harcèlement moral mais aussi pour prise illégale d’intérêts à l’encontre de François Garde à plusieurs reprises, il a estimé que la coupe était pleine. En début d’année, il s’est donc résolu à quitter l’ESIROI.
Un entretien avec Richard Lorion et avec François Garde, en réponse à nos interrogations sur ce dossier, est à retrouver sur Zinfos974.


