Conflit de voisinage : “Il dit nous nourrir mais nous empoisonne avec ses produits chimiques”

Ce couple de retraité a acheté sa maison il y a plus de 30 ans dans les hauts du sud. Une maison construite en 1989 dans une zone agricole. Gérard élève à titre personnel quelques volailles et cultive également ses légumes. Le retraité est un amateur d'ambiance champêtre.
Aujourd'hui, le rêve de tranquillité et de bon air a viré au cauchemar. “Ils sont persuadés qu'on veut les empêcher de travailler, mais on demande juste à trouver un terrain d'entente”, se désespère Joséphine, la femme de Gérard. Le litige prend sa source dans les produits pulvérisés par l'agriculteur. Yeux qui piquent, gorge qui gratte, maux de tête... Joséphine souffrant de la thyroïde est particulièrement sensible à l'épandage des produits pesticides. “Nous avons bien essayé de lui demander de nous prévenir pour qu'on ferme les portes et les fenêtres et que je ramasse le linge, mais il nous répond qu'il n'a pas à demander l'autorisation pour exercer son métier. Il ne veut pas entendre sous prétexte que nous sommes dans une zone agricole et qu'on n'avait qu'à aller vivre en ville”, reste dans l'incompréhension le couple. Ce dernier a tenté également d'en savoir plus sur la nature du produit pulvérisé. “ Il ne veut pas nous le dire, mais assure qu'il a suivi la formation Certiphyto. Le mélange dans le pulvérisateur se fait, semble-t-il, à partir de produit stocké dans des bouteilles de soda en plastique”, a aperçu Gérard. “Il dit nous nourrir, mais nous empoisonne avec ses produits chimiques”, déplore le retraité. Le couple espère une prise de conscience de l'agriculteur avant de se résoudre à porter plainte. C'est d'ailleurs pour éviter d'envenimer la situation que Joséphine et Gérard ont décidé de rester anonymes.
Une charte réglementaire “du bien vivre ensemble à La Réunion"
“Les riverains peuvent demander par écrit à l'agriculteur la nature des produits utilisés et ce dernier devra répondre”, indique la Chambre d'Agriculture. Par ailleurs, une charte réglementaire “du bien vivre ensemble à La Réunion” permet de formaliser les engagements des agriculteurs à respecter les mesures de protection des personnes travaillant ou habitant à proximité lors de l’utilisation de produits phytopharmaceutiques. Une charte rédigée en 2020 de concert entre la Chambre d'agriculture, les différents syndicats agricoles de l'île et les représentants de l'État. “Le document reprend les conditions fixées pour les zones non traitées (ZNT)". Tous les agriculteurs en limite de voisinage doivent respecter trois distances de sécurité : 5m pour les cultures basses et le maraichage, mais aussi la canne à sucre ; 10m pour les vergers et 20m, une distance incompressible, lors de l'utilisation de produits les plus dangereux. Sur les étiquettes de ces produits, les codes H300, H310, H330 indiquent qu'ils sont mortels en cas d’ingestion, contact cutané, inhalation ou le code H331 indique la toxicité par inhalation…
Les deux premières distances peuvent être réduites si l'agriculteur utilise du matériel anti-dérive, précise la Chambre verte. L'instance rappelle également que l'utilisation des produits phytopharmaceutiques est conditionnée au Certiphyto, "une formation donnée par un organisme agrée sur plusieurs jours sur la bonne utilisation avec un important module consacré aux alternatives aux pesticides de synthèse”, insiste la Chambre verte. La formation est par la suite certifiée par l'État en charge également des contrôles.
Les conditions climatiques sont aussi à prendre en compte lors de la pulvérisation des produits phytosanitaires, rappelle le “Guide des bonnes pratiques agricoles de La Réunion”. “L'agriculteur n'a aucun intérêt à pulvériser son traitement quand il y a du vent “, souligne la Chambre. Si la limite est fixée à 19 km/h, “le risque de dérive est important dès 5 km/h, ce qui correspond à une petite brise", précise toutefois le guide édité il y a une dizaine d'années par les services de l'État.
L'agriculteur doit enfin prévenir avant tout épandage de produits chimiques à base de molécule de synthèse. “Il peut s’agir, par exemple, d'un drapeau rouge ou orange installé à l'entrée de la parcelle ou d'un gyrophare fixé sur le tracteur actionné lors de l’opération de traitement”.
Un Plan Marshall de l'agriculture bio
“Mais en respirant, en utilisant ces produits phytosanitaires, ce sont leur santé et celle de leur famille que ces agriculteurs mettent en cause”, se désole Yvette Duchemann porte-parole du collectif Oasis Réunion. L'association milite pour des pratiques plus saines et respectueuses des traditions locales au sein de l'agriculture réunionnaise. “Il faut s'alarmer, car c'est toute une chaine qu'il faut déconstruire pour les exploitations agricoles, pour l'intérêt général et non pas au détriment de la biodiversité et au profit des intérêts économiques de grands groupes”, fustige Yvette Duchemann. La Réunion est le 2e département français plus grand utilisateur de glyphosate. La molécule a été classée comme “cancérogène probable” par l'OMS. Cependant, son autorisation a été renouvelée pour encore 10 ans par la commission européenne en novembre dernier. Pour passer de l'agrochimie à l'agrobiologie, l'association propose sans relâche un Plan Marshall de l'agriculture bio, avec un “véritable accompagnement” soutenu par “une véritable volonté politique”.
*prénoms d'emprunt


