Au restaurant l'Atelier : elle met la main à la pâte et perd son bras

L'atmosphère était pesante lors de l'audience correctionnelle du 29 octobre dernier. À la barre comme dans la salle, les larmes ont coulé. Sauf que Nacéra n'a pu les essuyer qu'avec sa main droite. L'autre a dû être amputée à l'issue d'un accident du travail au restaurant "l'Atelier des pâtes" du Port en mars 2022.
Avant d'invoquer la faute à "pas de chance", comme cela a pu être sous-entendu du côté de la prévenue, gérante de l'établissement et poursuivie en justice pour des blessures involontaires provoquées par la violation manifeste d'une obligation de sécurité et de prudence, il est important de resituer le contexte dans lequel s'est déroulé ce drame.
C'est ce à quoi s'est employée l'avocate de la victime, bouleversée par l'évocation des faits et l'attitude de son ancienne patronne. À dessein, la robe noire a décrit combien sa cliente était investie dans sa mission, en faisant toujours plus pour que le restaurant tourne. Dès l'aube, elle s'occupait d'aller chercher les éléments pour fabriquer les pâtes qui seraient servies le midi. Puis, elle installait la salle, préparait les boissons et confectionnait les pâtes à la main à l'aide d'une machine. Le stress était intense afin que tout soit prêt pour livrer les commandes en fin de matinée et accueillir les clients dès midi.
Le dispositif d'arrêt d'urgence ne fonctionne pas
Ce 22 mars, pour récupérer un moule coincé, Nacéra ouvre le capot et met sa main dans cette machine de 150 kg juchée sur quatre roues. Sa main est brutalement happée. L'installation instable tombe au sol. Le dispositif d'arrêt d'urgence ne fonctionne pas. Il faudra couper l'alimentation électrique pour que tout s'arrête. Nacéra est grièvement blessée. "Essayez d'imaginer par quelles étapes cette ancienne traileuse est passée, décrit Me Sarah Daverio. L'espoir d'une greffe, le rejet de cette greffe, les souffrances physiques terribles, l'amputation du bras droit et l'obsession de cette traileuse de parvenir un jour à refaire ses lacets toute seule", détaille le conseil.
L'entreprise, comprenant les restaurants de Saint-Paul et celui du Port, située rue Théodore, a été reprise en 2020 par Marie-Gabrielle G., une ancienne sage-femme de 54 ans. Selon les éléments de l'enquête, la machine en question est restée inutilisée un certain temps avant de reprendre du service. La gérante explique qu'elle ne savait pas que l'ouverture du capot devait automatiquement entrainer l'arrêt immédiat de la machine. Elle ajoute avoir fait procéder au changement du capot par un professionnel quelque temps avant et ne sait dire pourquoi l'arrêt d'urgence n'a pas fonctionné. "Je n'ai pas de responsabilité", résume Marie-Gabrielle G. Les personnes présentes dans la salle d'audience frémissent.
Ni pardon, ni regrets exprimés
Les juges insistent sur ce point capital dans le procès, mais aussi essentiel à Nacéra afin qu'elle puisse faire son deuil et se lancer dans des projets "qui lui tiennent désormais à cœur", précise son avocate. Mais Marie-Gabrielle G. ne formule ni pardon ni regrets et ne reconnait pas avoir manqué à ses obligations de sécurité.
Un positionnement conforté par la plaidoirie de Me Eric Bourlion. L'avocat parisien s'emploie à démonter toutes les observations formulées par l'Inspection du travail dépêchée sur les lieux afin d'examiner comment un tel accident a pu se produire. Sont notamment pointées du doigt l'absence de formation avant l'utilisation de la machine à pâtes, l'absence de consignes de sécurité affichées à proximité, une notice d'utilisation restée dans son emballage et pas de notes écrites indiquant les risques auxquels la salariée était exposée.
"Il faut assumer qu'il y avait des défaillances en termes de sécurité", fustige la représentante de la société, insistant sur les dispositifs de protection et de prévention manquants. La peine de 10 mois de prison avec sursis et 5.000 euros d'amende pour la gérante, une interdiction de gérer pendant 3 ans ainsi que 20.000 euros d'amende pour l'entreprise poursuivie en tant que personne morale, ont été proposés au tribunal qui rendra sa décision le 6 décembre prochain.


