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Après vingt ans de conflit, l’élevage bovin de la famille Bègue pourrait être régularisé

Entre nécessité de préservation de l’environnement d’un côté, et appel à la défense d’une activité pastorale de l’autre, le débat sur l’élevage bovin de la famille Bègue, dans le fond de la rivière de l’Est, symbolise les fortes tensions entre autorités de tutelle et agriculteurs installés dans le cœur du Parc national. Après un an de médiation avec l’ONF, le Département, le Parc national et la Daaf, la possibilité d’un règlement à l’amiable, par le biais de la signature d’une convention d’occupation temporaire, semble être envisagée. Même si le Parc national, échaudé, requiert de solides garanties, notamment en matière de lutte contre les espèces exotiques invasives.
Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 3 mars 2024 à 14H07

Sur une photo publiée sur son compte Facebook il y a trois ans, Gérard Bègue pose fièrement au côté de Nicolas Adékalom et commente : « Soutien à mon ami éleveur traditionnel à l’Etang-Salé. Nos combats sont liés et similaires en tout point. Il a eu gain de cause depuis et peut continuer à travailler. »

Si l’histoire de la famille Bègue et de son élevage bovin du Cassé de la rivière de l’Est demeure ancrée dans la mémoire collective réunionnaise, c’est peut-être en raison de certaines similitudes avec celle de la famille Adékalom. La disparition, voire l’effacement, du paysage réunionnais d’activités pastorales considérées par beaucoup comme faisant partie du patrimoine local, cristallise le sentiment de défiance face aux institutions, notamment le Parc national et l’ONF.

« Ce matin encore, deux camions-toupie sont montés au volcan, mais moi, on me refuse l’autorisation de rénover ma bergerie de 40 m2 », peste Gérard Bègue au sujet de la construction, en passe d’être achevée, du nouveau gîte du volcan. Une infrastructure qu’Antoine Fontaine, militant du Collectif pour le maintien des activités au cœur de La Réunion (C-mac), compare malicieusement à « un hôtel ».

Gérard Bègue poursuit, sans masquer son énervement : « On vit dans l’insalubrité, les rats montent sur nous et on n’a pas d’eau potable. C’est ça qui m’enrage : on ne peut pas avoir deux poids deux mesures, d’un côté un truc de 10 millions d’euros et de l'autre, moi qui travaille dans des conditions du Moyen Âge. Je n’ai même pas droit à l’hélico, je porte tout sur mon dos. »

L’histoire du conflit de la famille Bègue prend source au pied du volcan, dans les années 1990, lorsque qu’Axel Bègue, le père de Gérard, refuse d’abandonner le fond de la rivière de l’Est alors qu’une concession de 35 hectares lui a été octroyée par l’ONF en 1991, sur le secteur de Piton Grand-Mère, et qu’un terrain de 24 ha lui est attribué par la Safer en 1995, au Coteau de Brèdes.

Axel Bègue figure alors comme le dernier éleveur à demeurer sur un espace longtemps occupé par d’autres agriculteurs. Il obtient néanmoins de 1995 à 2001 « une autorisation provisoire pour 25 vaches pour un élevage allaitant naisseur-engraisseur » mais « ne respecte pas l’accord » selon le Parc national, qui lui reproche d’avoir « plus que doublé son cheptel » pendant cette période.

Une nouvelle autorisation provisoire est accordée en 2011, mise à mal par des travaux entrepris « sans autorisation » par la famille Bègue en 2015 et 2018, à l’époque où Gérard Bègue prend la succession de son père : des travaux de clôture d’abord, puis des travaux de réfection de la piste conduisant à son parc d’embarquement. Le Parc national, arrivé dans le paysage en 2007, constate aussi « l’élagage et l’enlèvement d'espèces indigènes » et porte l’affaire devant le Tribunal judiciaire, qui condamnera la SCEA Elevage Traditionnel du Volcan le 1er juin 2021.

 

 

Malgré ce contexte, les services de l’État, via la Daaf, renouent le dialogue en 2020. Le Parc national lance en 2021 une étude sur le « potentiel fourrager du site » et valide le principe d’une « médiation » auprès de l’éleveur.

La phase de concertation démarre fin 2022 et se poursuit durant une dizaine de séances, en l’absence de Gérard Bègue, qui choisit de se faire représenter lors des réunions par trois médiateurs : Amin Valy, directeur de projets à la CASUD, Georges Técher, président d’Élevage Traditionnel du Volcan et Antoine Fontaine, animateur du C-Mac.

« Le point de départ, c'est une situation de conflit avec la volonté partagée d’en sortir. Il y a beaucoup d'émotion de part et d'autre, il faut réussir à regarder cette situation de manière objective, c'est ce qu'on a réussi à faire dans le temps, même si ce n'est pas parfait. Pour arriver à ce consensus où chacun a mis de l'eau dans son vin, chacun a fait un pas vers l'autre et a renoncé à certaines choses », retrace Antoine Fontaine, juriste de formation, pour qui « les lois, parfois, ne sont pas adaptées aux réalités locales ».

Même s’il semble regretter le choix architectural d’un établissement imposant et son positionnement haut de gamme, Antoine Fontaine estime que la construction du nouveau gîte du volcan peut contribuer à légitimer l’élevage de bovins itinérants, situé à moins d’une heure de marche du nouveau gîte du volcan. « Le touriste, il faut aussi avoir quelque chose à lui présenter, en lui racontant une histoire, sinon le projet touristique n'est pas bien pensé. C'est notre héritage, alors qu'est-ce qu'on en fait ? », interroge Antoine Fontaine.

 

 

« L'état, l'ONF, le Département et le Parc national travaillent plus particulièrement depuis un an et demi à la mise en place d'un cadre de gestion sécurisé pour le Cassé de la Rivière de l'Est. Ce travail permettra d'améliorer la gestion de cet espace sensible situé en cœur de parc national, classé en matière de vocation comme 'espace identifié de restauration' et partie intégrante du bien classé au Patrimoine mondial de l'Unesco », clarifie pour sa part le Parc national.

Avant de stipuler : « Tous les points qui doivent faire l'objet d'une adaptation des pratiques d'élevage à ce milieu sensible et doublement classé ont été abordés de façon systématique. Le travail, côté technique, est en phase de conclusion et dépendra, pour sa mise en œuvre, d'un accord formel de l'éleveur et d'un engagement effectif sur les mesures qu'il devra respecter dans la gestion de son troupeau. L'objectif de ce travail, tout en veillant à diminuer l'impact de l'activité sur la régénération du milieu, est bien aussi d'avoir un cadre contractuel sécurisé entre le Parc national, l'ONF et l'éleveur en prenant en considération la dimension économique de l'activité. »

Aux yeux de l’institution de gestion du label Unesco, le maintien de l’élevage de bovins doit s’accompagner d’une planification de la lutte contre la prolifération des espèces exotiques invasives. L’ajonc d’Europe et ses fleurs jaunes sont particulièrement visés, au point d’exiger de Gérard Bègue qu’il participe, à raison de deux jours et demi par mois, à son éradication du paysage. Autre point de tension : la piste d’accès que Gérard Bègue souhaiterait voir consolidée. « Je n’ai pas les moyens de lutter contre l’ajonc d’Europe avec mes petits bras, la tâche est incommensurable », estime l’intéressé.

« J'ai cet espoir qu'on soit proche d'un accord, mais c’est un sujet sensible, les réactions de part et d'autre sont parfois délicates et peuvent faire basculer les choses. Mais il y a une volonté partagée d'inscrire dans un cadre légal cette activité », veut croire Antoine Fontaine, en évoquant la possibilité de la signature d’une convention d’occupation temporaire dans le courant de l’année.

 

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