Aéroport Roland-Garros : des soupçons de conflit d’intérêts planent sur le marché de sûreté à 88 millions d’euros

La direction de l’aéroport Roland Garros traverse une sérieuse zone de turbulences alors qu’elle vient tout juste de sélectionner les entreprises pouvant répondre au renouvellement de son marché de sûreté d’un montant de 88 millions d’euros sur huit ans. La société est en proie à des soupçons de conflit d’intérêts en lien direct avec le président du directoire, Thomas Dubus. État des lieux.
Depuis le début du mois d’avril, une affaire peu banale de conflit d’intérêts fait du bruit dans les couloirs de l’aéroport Roland Garros au point qu’elle a fini par venir aux oreilles de Zinfos974. Ils sont déjà nombreux parmi les membres du personnel, qui compte près de 300 salariés, à avoir eu vent de la zone de turbulences qui secoue la société.
Mais ils ne sont pas les seuls puisque des personnes extérieures, directement intéressées au renouvellement de l’appel d’offres concernant le marché de sûreté aéroportuaire, ont eu connaissance de la perturbation qui pourrait entacher la procédure en cours. C’est d’autant plus vrai que la direction a d’abord sorti les aérofreins et que les candidats soucieux de l’emporter attendent maintenant la suite avec impatience…
Les 4 lots d’un marché à 88 millions d’euros sur huit ans
Depuis plusieurs semaines déjà, il s’avère que la direction de l’aéroport Roland Garros se prépare au renouvellement de ce marché colossal pour un montant de 88 millions d’euros sur une période de huit ans. Jusqu’à présent, seules des sociétés locales, spécialisées dans la sûreté aéroportuaire, avaient répondu à ces appels d’offres.
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Les titulaires actuels du marché en voie de renouvellement sont au nombre de deux. L’une, Réunion Air Sûreté (RAS), a en main les lots 1 et 2 respectivement dédiés aux opérations de filtrage des passagers et de leurs bagages en cabine, et à la sûreté des bagages qui voyagent en soute. Elle a aussi le lot 4, consacré aux équipes cynophiles qui sillonnent l’aéroport.
Le président met des sociétés nationales dans la boucle
La seconde société, OSR Sécurité, a en charge le lot 3 qui concerne la surveillance des coulisses de l’aéroport, organisant les patrouilles de surveillance et la vidéoprotection, à la fois de la zone fret et des accès réservés au personnel. A l’occasion du renouvellement du marché, l’actuel président du directoire de l’aéroport Roland Garros a, semble-t-il, fait le choix d’ouvrir le champ des possibles en sensibilisant des sociétés d’envergure nationale pour qu’elles s’intéressent à l’appel d’offres.
Une attention fort louable a priori puisque cela vise à mettre en concurrence davantage d’acteurs de la sûreté aéroportuaire aux fins d’offrir le meilleur aux quelques 1,4 million de passagers qui empruntent chaque année l’aéroport Roland Garros. Du reste, cela n’a aucune incidence sur les emplois des salariés. Une clause assure leur pérennité si les sociétés attributaires du marché venaient à changer.
Le président investi dans la conception du cahier des charges
Particulièrement investi, Thomas Dubus, précédemment à la tête de l’aéroport Paris-Beauvais et qui a pris ses fonctions de président du directoire à La Réunion en septembre dernier, a grandement participé à l’élaboration du cahier des charges de l’appel d’offres. Ce qui n’a, là encore, rien d’étonnant en soi.
Mais avant d’en arriver au lancement de la procédure à proprement parler, la direction de l’aéroport Roland Garros a opté en faveur d’une pré-sélection sur dossier des candidats susceptibles de soumissionner sérieusement au marché de sûreté aéroportuaire. Selon nos informations, huit entreprises spécialisées se sont mises sur les rangs.
Les huit candidats en lice en visite à l’aéroport

Parmi elles, les deux titulaires actuels du marché, RAS et OSR, et trois autres concurrents au plan local, Mayotte Sécurité, Dom Sécurité et AVIA Sûreté Réunion. Les trois autres candidats sont des géants du secteur, implantés dans l’hexagone où ils ont déjà la charge de la sûreté de plusieurs aéroports. Dans la liste figurent Seris Airport, Wo Group (ex-Securitas Aviation) et Samsic Airport.
Une des conditions pour participer à la phase de présélection était de se rendre à l’aéroport Roland Garros afin de s’imprégner des lieux, d’en appréhender les contraintes et de mesurer l’ampleur des tâches à accomplir au plan technique. Les huit candidats ont pris part à cette visite organisée sur les trois portions de site concernées, côté bagages en soute, passagers et tarmac.
Le président se déporte en raison d’un conflit d’intérêts
A l’issue de cette consultation, toutes les sociétés en lice ont été retenues pour répondre à l’appel d’offres. Il n’y avait alors plus qu’à faire parvenir les cahiers des charges technique (CDCT) pour que chacun puisse soumissionner comme il l’entendait au marché partagé en quatre lots.
C’est à l’issue des visites sur le terrain et alors que la touche finale avait été apportée au cahier des charges technique qu’est apparu un sérieux hiatus. Le président du directoire a fait savoir à ses services qu’il devait se déporter de l’appel d’offres en raison d’un risque de conflit d’intérêts. Et pas n’importe lequel…
Un des candidats a recruté sa compagne
Il y allait de l’implication de sa propre compagne aux côtés d’une des sociétés hexagonales, candidate à l’exécution du marché public. Plus précisément, la dame a été recrutée, il y a peu, par la société Wo Group, créée en mars 2025 et dirigée par l’ancienne équipe managériale de Securitas Aviation dont elle a pris le relais. Elle bénéficie d’un contrat de prestations de service de trois mois au moins pour commencer…
La femme qui partage la vie de Thomas Dubus n’est pas une novice en la matière puisqu’elle a été assistante achat et juridique à l’aéroport de Paris-Beauvais avant d’y être promue responsable adjointe Sûreté et Sécurité Publique quand il en était lui-même le directeur d’exploitation, de mars 2023 jusqu’à leur arrivée dans l’île l’an passé.
Elle a participé à la visite de pré-sélection pour le compte de son employeur
La nouvelle de cet imbroglio n’a pas surpris certains membres du personnel de l’aéroport, et même des candidats, qui avaient remarqué la présence de la compagne de Thomas Dubus dans les coulisses de l’exploit, à l’occasion des fameuses visites organisées lors de la phase de pré-sélection. Car elle avait représenté pour l’occasion la société Wo Group.
Sitôt alertés par Thomas Dubus, des membres du personnel de l’aéroport ont, comme de juste, sérieusement mis en garde l’intéressé des risques encourus au plan juridique s’agissant de marchés publics aussi importants et donc très disputés. Certes, le président du directoire a annoncé son retrait de la procédure d’appel d’offres mais il n’en demeure pas moins que le ver est déjà dans le fruit.
L’idée d’un retrait de la société fait sortir le président de ses gonds
Selon nos informations, il a été proposé à Thomas Dubus de sortir de cet écueil en procédant au retrait pur et simple de l’employeur de sa compagne de la liste des sociétés soumissionnaires. C’est-à-dire exit le candidat Wo Group.
Une solution qui aurait fait sortir de ses gonds le patron de l’aéroport à la stupeur des employés qui en ont eu connaissance. Il aurait même exigé que la procédure suive son cours comme si de rien n’était.
La remise des plis prévue en mai comme si de rien n’était
Une réaction surprenante de la part d’un dirigeant aussi aguerri que Thomas Dubus, rompu à de telles procédures pour avoir été successivement président du directoire de l’aéroport de Strasbourg (2010-2020), directeur des opérations de Paris Orly (2020-2023) et directeur d’exploitation de l’aéroport Paris-Beauvais (2023-2025) avant de prendre la tête de l’aéroport Roland Garros en septembre dernier donc.
Malgré les risques encourus tant au plan administratif que pénal, les candidatures ont été finalement toutes validées. A la surprise quasi-générale de celles et ceux qui sont au parfum, estomaqués en apprenant la nouvelle. Le processus d’appel d’offres, un temps gelé pour plus de… sûreté, suit donc son cours jusqu’à la remise des plis prévue dans le courant du mois de mai.
« Les candidats pourront contester la décision s’ils estiment qu’il y a ce genre de conflit »
Interrogé par Zinfos974, Thomas Dubus a refusé de répondre aux questions portant sur la procédure d’appel d’offres à proprement parler. « Je ne peux pas du tout répondre à vos questions car nous sommes en plein dans la consultation », a redit à plusieurs reprises le président du directoire de l’aéroport.
Concernant l’existence d’un conflit d’intérêts visant une des sociétés candidates, Thomas Dubus ne voit « pas du tout » de quoi il s’agit. Quand on lui indique que le sujet a fait débat au sein de l’aéroport, il réaffirme « ne pas vouloir communiquer là-dessus ». Et d’ajouter : « Dès lors que la décision sera rendue, les candidats pourront la contester s’ils estiment qu’il y a ce genre de conflit. »
Le président Dubus ne dément pas

Zinfos974 précise à Thomas Dubus qu’une personne de son entourage serait sous contrat avec une des sociétés qui soumissionne au marché. « Je comprends mieux vos questions et votre appel. Je vous remercie de votre transparence. Les choses sont plus claires quand vous me posez la question ainsi. Mais ma position reste la même quelles que soient les rumeurs qui circulent. Dès l’instant qu’il y a une consultation en cours, on ne communique pas. »
« Cela s’inscrit dans le cadre des rumeurs sur notre consultation »
La question suivante est encore plus précise. Est-il vrai que votre compagne est sous contrat avec une des sociétés qui postule ? Là encore, Thomas Dubus se retranche derrière le secret de « la consultation publique en cours ». Ainsi, il ne va jamais démentir l’information, estimant que « cela s’inscrit dans le cadre des rumeurs sur [leur] consultation ».
Quand Zinfos974 insiste en lui disant qu’une simple réponse de sa part concernant cette information cruciale permettrait de tourner la page, il dit l’avoir « bien compris » mais il persiste : « Je n’ai pas à vous raconter ma vie privée » ou encore, dit-il, « ce n’est pas à moi de vous dire ce que vous pouvez publier ».
Nous avons tenté de joindre à plusieurs reprises la société Wo Group par mails, nous n'avons eu aucun retour de leur part à ce jour.


