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Pylônes renforcés, stocks, groupes électrogènes : les leçons de Garance pour le réseau électrique 

Ecrit par P.M. – le dimanche 30 août 2026 à 07H50
Lors de la levée d’un nouveau pylône à haute tension dans les hauts de Saint-Benoît. Au total, 33 pylônes doivent être installés pour remplacer et renforcer les deux lignes endommagées par le cyclone Garance.

Dix-huit mois après les dégâts sans précédent provoqués par Garance sur le réseau électrique à La Réunion, EDF achève, dans les hauts de Saint-Benoît, la reconstruction de deux lignes à haute tension dévastées par le cyclone. Un chantier de 19 millions d’euros qui doit être livré d’ici à la fin de l’année. Pylônes beaucoup plus robustes, stocks de matériel d’urgence, groupes électrogènes supplémentaires : au-delà de la réparation, EDF assure avoir tiré les leçons de la crise pour rendre le réseau plus résilient.

Quatorze tonnes d’acier quittent petit à petit le sol. Il suffit de quelques dizaines de minutes à une puissante grue pour redresser l’imposant pylône dans les hauts de Saint-Benoît.

À peine sa base posée à la verticale, une équipe d’ouvriers s’active pour le fixer. Une opération millimétrée qui vient conclure près d’une semaine d’assemblage. Un pylône de plus sur les 33 à installer pour remettre définitivement sur pied les lignes à haute tension ravagées par le cyclone Garance entre Sainte-Rose et Saint-Benoît.

Un chantier hors norme par ses dimensions, son coût et surtout ses délais : EDF compte mettre les deux lignes en service avant la fin de l’année, soit moins de deux ans après le passage du météore.

La scène donne la mesure du chantier engagé depuis le début de l’année entre Abondance, Sainte-Rose et Rivière de l’Est. Ici, EDF ne remplace pas simplement ce que Garance a détruit en février 2025 : l’électricien reconstruit à neuf deux lignes de 63 000 volts, selon les normes cycloniques actuelles.

“On est dans la dernière phase de chantier post-Garance”, résume Dominique Charzat, directeur d’EDF à La Réunion. Une phase particulièrement symbolique tant les dégâts constatés au lendemain du cyclone avaient été hors norme. Sur ce seul secteur, 21 pylônes étaient tombés. “C’est un incident qu’on n’avait jamais connu à La Réunion depuis 50 ans qu’EDF exerce cette mission”, rappelle le directeur, ce mercredi à l'occasion d'une présentation de l'avancée des travaux organisée dans le secteur de Cratère, à Saint-Benoît.

De 21 pylônes détruits à 33 pylônes neufs

Au total, les deux nouvelles liaisons représentent chacune environ cinq kilomètres : l’une relie Abondance à Sainte-Rose, l’autre Abondance à Rivière de l’Est. Trente-trois pylônes neufs et environ 40 kilomètres de câbles doivent être installés, pour un investissement de 19 millions d’euros.

Pourquoi reconstruire 33 pylônes alors que 21 étaient tombés ? Parce qu’EDF a choisi de ne pas s’arrêter aux seules infrastructures détruites. Certains pylônes qui avaient résisté à Garance sont également remplacés afin d’homogénéiser et de renforcer l’ensemble de l’ouvrage.

La différence avec l’ancienne ligne, construite dans les années 1980, est spectaculaire. “Les anciens pylônes faisaient deux ou trois tonnes. Là, le plus léger fait six tonnes et le plus lourd vingt tonnes”, explique M’Bark Bouchti, dirigeant d’Omexom, entreprise du groupe Vinci Energies chargée du chantier pour EDF. Les nouvelles structures culminent entre 25 et 35 mètres.

Lire aussi : Haute tension : EDF Réunion accélère les travaux pour réalimenter l’Est de l’île

Les pylônes sont dimensionnés selon leur fonction et leur position sur la ligne. Certains supportent les câbles, d’autres, dits pylônes d’ancrage, reprennent davantage les efforts mécaniques. Les nouvelles installations sont conçues selon des normes cycloniques nettement plus exigeantes que celles en vigueur lors de la construction de l’ancienne infrastructure.

Selon Omexom, les nouveaux pylônes sont dimensionnés pour des vents de l’ordre de 180 km/h, avec un coefficient de sécurité de 1,8 destiné à renforcer encore leur marge de résistance.

À titre de comparaison, les lignes provisoires installées après Garance n’étaient prévues que pour résister à des vents d’environ 100 km/h.

Une course contre la prochaine saison cyclonique

C’est précisément cette fragilité qu’il fallait faire disparaître au plus vite.

Après Garance, EDF et ses prestataires avaient d’abord dû rétablir l’électricité dans l’urgence. Deux lignes temporaires de 63 000 volts avaient été construites sur des poteaux en bois afin de réalimenter le secteur et de permettre à nouveau l’évacuation de l’électricité produite par la centrale hydroélectrique de Rivière de l’Est.

L’enjeu dépassait la seule alimentation des habitants de l’Est : la ligne permet aussi d’évacuer sur le réseau la production de la centrale hydroélectrique de Rivière de l’Est, un équipement stratégique d’une puissance installée de 82 MW, soit près de 60 % de la puissance hydraulique de l’île.

Dans l’urgence, une première ligne provisoire avait été reconstruite et remise en service environ un mois après Garance, permettant notamment d’acheminer à nouveau la production de la centrale hydroélectrique de Rivière de l’Est.

Mais ces installations d’urgence n’avaient pas vocation à durer. “Les lignes provisoires n’auraient pas tenu un événement cyclonique”, souligne Dominique Charzat. Et le calendrier est serré.

La liaison Abondance-Sainte-Rose doit être mise en service à la mi-octobre, tandis que celle reliant Abondance à Rivière de l’Est est annoncée pour décembre. EDF se montre toutefois prudent face aux éventuels aléas des dernières semaines de travaux et retient comme objectif une mise en service des deux lignes d’ici à la fin de l’année.

Les lignes provisoires seront ensuite démontées au premier trimestre 2027, pour une fin complète du chantier prévue en mars.

Sur le terrain, la ligne vers Sainte-Rose est déjà quasiment achevée pour la partie levage. Les équipes se concentrent désormais sur Rivière de l’Est : lors de la visite de ce mercredi, 13 à 14 pylônes restaient à lever sur les 33 prévus.

Les représentants d’EDF, d’Omexom, de l’État et de Saint-Benoît étaient réunis ce mercredi sur le chantier pour faire le point sur la reconstruction des lignes à haute tension dans les hauts de la commune.

Jusqu’à 95 personnes mobilisées

Le délai constitue l’une des difficultés majeures de l’opération. Une ligne de cette importance se prépare normalement sur plusieurs années. EDF estime qu’un projet comparable peut prendre de l’ordre de cinq ans. Ici, études, approvisionnements et travaux auront été comprimés sur moins de deux ans.

Pour tenir le rythme, Omexom a mobilisé jusqu’à 95 personnes simultanément au plus fort du chantier. Environ la moitié des effectifs spécialisés sont venus de l’Hexagone, notamment pour l’assemblage, le levage, le déroulage des câbles ou encore la réalisation des micropieux des fondations.

Chaque pylône arrive en éléments séparés. Pour celui levé ce mercredi, pesant environ 14 tonnes, une semaine d’assemblage a été nécessaire avant le levage proprement dit, réalisé en cinq à six heures. À cela s’ajoutent les contraintes d’accès aux terrains, les fondations adaptées au relief, les échanges avec les propriétaires, agriculteurs et riverains, ainsi que les enjeux environnementaux.

À l’échelle de la reconstruction post-Garance, la facture est bien supérieure aux seuls 19 millions d’euros de ces deux lignes : EDF chiffre à environ 50 millions d’euros les travaux engagés pour reconstruire définitivement les différents réseaux endommagés. Dominique Charzat évoque plus de 3 000 chantiers réalisés depuis le cyclone.

Une fois le pylône redressé par la grue, les ouvriers s’activent à sa base pour le fixer. Chaque structure nécessite près d’une semaine d’assemblage avant son levage.

Garance comme retour d’expérience

Mais EDF veut surtout faire de Garance un retour d’expérience pour le prochain cyclone.

“On devient plus résilient et on est plus efficace aussi sur la gestion de crise”, estime Dominique Charzat. L’entreprise dit systématiquement analyser les épisodes cycloniques pour identifier ce qui a fonctionné et ce qui doit être amélioré. Après Garance, trois décisions ont notamment été prises.

La première est de relancer les investissements sur les lignes à 63 000 volts. Après l’Est, un chantier beaucoup plus important doit ainsi concerner le Sud, notamment le secteur de Saint-Joseph et de Langevin. Selon les premières indications données mercredi par EDF, ce programme représenterait environ 100 millions d’euros sur six ans. Il doit notamment comprendre la reconstruction du poste source de Langevin et permettre de doubler une alimentation aujourd’hui assurée par une seule ligne.

Deuxième leçon : EDF prévoit de disposer à La Réunion de groupes électrogènes supplémentaires de forte puissance. Lors de Garance, certains équipements avaient dû être acheminés par avion. Les avoir directement sur l’île doit permettre de gagner du temps lors d’une prochaine crise.

Lire aussi : EDF engage des travaux de modernisation du réseau haute tension dans le Sud de l’île

Troisième changement : l’entreprise a constitué un stock local de matériel permettant de reconstruire rapidement une ligne provisoire à 63 000 volts, avec notamment des poteaux et des câbles. Lors de Garance, ce matériel avait dû être acheminé de l’extérieur. Désormais, il sera disponible sur place.

 Des moyens techniques exceptionnels ont été déployés dont deux hélicoptères Super Puma, prêtés par RTE (archives).

Tout enfouir ? Pas si simple

La résilience ne passe pourtant pas uniquement par l’enfouissement des réseaux. Sur les quelque 3 500 kilomètres de réseau à 15 000 volts de l’île, EDF indique qu’environ 75 % sont déjà souterrains et que les nouveaux ouvrages le sont lorsque les conditions le permettent. Mais la problématique est différente pour les quelque 500 kilomètres de réseau à 63 000 volts.

Sur de longues distances, l’enfouissement de la haute tension reste techniquement complexe, notamment dans le relief réunionnais et lors du franchissement des ravines. Le souterrain est par ailleurs moins exposé au vent mais n’est pas exempt de vulnérabilités : les réparations sont plus complexes et les câbles peuvent être endommagés par d’autres travaux.

Pour les deux lignes de l’Est, changer complètement de technologie aurait surtout imposé de reprendre les études et les autorisations, retardant une reconstruction devenue urgente. Le choix s'est donc porté sur celui d’une ligne aérienne entièrement neuve, mais dimensionnée selon les standards actuels.

“La nature aura le dernier mot”

Cette nouvelle infrastructure ne signifie pas pour autant la fin des coupures lors des cyclones. EDF insiste sur ce point : rendre le réseau plus résilient signifie limiter les dégâts, disposer de davantage de solutions de secours et rétablir l’électricité plus rapidement, pas rendre le système invulnérable.

“Il y aura toujours des coupures d’électricité après un cyclone. On a beau faire tous les chantiers du monde, il faut être un peu humble avec la nature”, prévient Dominique Charzat.

Lire aussi : EDF : 55 millions d’euros investis jusqu’en 2027 pour conforter le réseau

Après Garance, 98 % de la population avait retrouvé l’électricité en une dizaine de jours, selon EDF, avant un retour quasiment complet en trois semaines. Les derniers cas avaient été les plus longs à traiter, car ils concernaient essentiellement de petites pannes localisées sur le réseau basse tension.

Pour le maire de Saint-Benoît, Patrice Selly, durement confronté aux coupures après Garance, la reconstruction doit justement permettre “d’avoir pour l’avenir une sécurité renforcée en matière d’alimentation électrique” pour les habitants de la commune.

Le préfet tire le même enseignement : impossible de promettre qu’un futur cyclone ne provoquera pas de dégâts, puisque son intensité et sa trajectoire seront différentes. Mais une chose peut, selon lui, être affirmée : le réseau électrique de l’Est sera, une fois ces deux lignes achevées, plus résistant qu’il ne l’était avant Garance.

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