Logement à La Réunion : sur les 5 dernières années, malgré les diagnostics et les plans, la crise s’aggrave encore

Alors que le rapport 2026 du Conseil départemental de l’habitat et de l’hébergement est toujours attendu, les cinq derniers documents publiés entre 2020 et 2025 racontent déjà une même histoire : celle d’une demande qui explose, d’une production insuffisante et d’un mal-logement qui gagne du terrain. Au point que l’Assemblée nationale a lancé sa propre mission d’évaluation sur le logement social Outre-mer, avec un déplacement deux députés annoncé la semaine prochaine à La Réunion.
Chaque année, le rapport du Conseil départemental de l’habitat et de l’hébergement (CDHH) dresse l’état du logement à La Réunion. Chaque année aussi, les mêmes tensions réapparaissent : trop de demandes, pas assez de logements livrés, des ménages fragilisés et un système qui peine à suivre. La lecture des cinq derniers rapports, publiés entre 2020 et 2025, laisse apparaître une réalité tenace : malgré les plans publics successifs, la crise continue de se creuser.
29.763 demandes en 2018... 53.000 en 2025
Le premier indicateur saute aux yeux : la demande de logement social. En 2018, elle s’élevait à 29.763 dossiers. Fin 2020, le seuil des 33.000 était franchi. En 2022, La Réunion comptait 39.263 demandeurs. Fin 2023, le chiffre atteignait 44.796. Au 30 avril 2024, les services de l’État recensaient déjà 46.577 ménages en attente d’un logement locatif social. Fin 2025, la Fondation pour le logement évoquait 51.422 ménages. Les bailleurs sociaux parlent désormais de plus de 53.000 demandes au 31 mars 2026.
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Les rapports institutionnels n’ignorent pas la gravité de la situation. En 2024, le CDHH évoquait clairement « un contexte de crise du logement » et alertait sur une dynamique appelée à se poursuivre « du fait de la faible production (mises en chantier) de logements locatifs sociaux neufs ».
Car si le parc social continue de progresser, il n’avance plus assez vite pour absorber la pression. La Réunion comptait plus de 77.200 logements sociaux au 1er janvier 2020. Ce parc atteignait 78.957 logements au 1er janvier 2021 puis 81.725 logements au 1er janvier 2023. Il loge environ un quart des ménages de l’île, un niveau élevé à l’échelle nationale. Mais derrière cette progression, les mises en service ralentissent. Dès 2020, le rapport annuel constatait un rythme « en forte baisse », avec à peine plus de 1.600 nouveaux logements mis en service sur l’année 2019 contre près de 3.000 en 2017.
Pourquoi ce décrochage ?
Là encore, les constats se répètent d’année en année. Le foncier constructible se raréfie, particulièrement dans les zones tendues du littoral. Les coûts de construction ont fortement augmenté. Les procédures restent longues. Les recours freinent certaines opérations. Les normes sont jugées parfois peu adaptées aux réalités ultramarines. En 2024, le CDHH soulignait que « les politiques du logement doivent être en capacité de s’adapter aux conséquences de la hausse des prix des matériaux » et appelait à « mieux anticiper et planifier ces difficultés ».
Face à cette situation, l’État a multiplié les dispositifs. Le Plan Logement Outre-mer (PLOM), décliné localement à partir de 2020, devait enclencher une nouvelle dynamique. Il fixait un objectif annuel moyen de « 3.100 à 3.600 logements sociaux neufs ou réhabilités financés », entre construction neuve, réhabilitation et amélioration de l’habitat privé.
Mais dès novembre 2021, le premier bilan local du plan montrait un taux d’avancement global limité à 43 %. Les volets liés à la planification progressaient davantage que ceux consacrés à la maîtrise des coûts ou au foncier. En résumé, la méthode avançait plus vite que la production.
Le PLOM 3, lancé pour la période 2024-2027, a tenté de relancer la machine. Le document local reconnaît lui-même que « le logement social est un enjeu majeur avec plus de 46.000 ménages en attente d’un logement en 2024 » et que « la progression du besoin (...) est de +13 % en 1 an ». Il rappelle aussi que « la part des ménages à La Réunion éligible au logement locatif très social (LLTS) est de 65 % et de 76 % au logement social et très social ».
Une crise plus simplement cantonnée aux ménages précaires
Ces chiffres disent beaucoup : la crise du logement n’est plus cantonnée aux publics les plus précaires. Elle touche désormais une large partie des classes populaires et intermédiaires, prises entre plafonds de ressources, hausse des loyers et raréfaction de l’offre.
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Le parc privé, longtemps soupape de sécurité, ne joue d’ailleurs plus ce rôle. La flambée des loyers, la tension immobilière, le développement des locations saisonnières dans certains secteurs et la baisse du pouvoir d’achat rendent l’accès au logement classique de plus en plus difficile. Selon la Fondation pour le logement, près de 150.000 personnes seraient concernées par le mal-logement à La Réunion, sous différentes formes : hébergement contraint, habitat dégradé, sur-occupation ou absence de logement personnel.
Une mission de l'Assemblée nationale à La Réunion
Ce signal d’alarme dépasse désormais le seul cadre local. Le Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale a lancé une mission sur la politique du logement social dans les Outre-mer, confiée aux députés Karine Lebon et François Jolivet. Après plusieurs mois d’auditions, les rapporteurs doivent se rendre à La Réunion et à Mayotte dès la semaine prochaine.
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Dans leur note de présentation, ils dressent un constat sévère, évoquant des dynamiques « particulièrement inquiétantes », « fortement éloignées des besoins réels des territoires », dans un contexte de « hausse massive de la demande » et de « dramatique crise de l’habitat, nettement plus marquée que dans l’Hexagone ». Le document cite également des « défauts de coordination », un « manque de lisibilité et de moyens », ainsi que des « blocages opérationnels » freinant les projets.
Même l’USHOM parle d’un retard de trente ans
Début 2026, l’Union sociale pour l’habitat Outre-mer (USHOM) évoquait déjà un retard de vingt à trente ans des Outre-mer sur l’Hexagone en matière d’habitat, estimant que les conditions de logement ultramarines rappellent celles de la France des années 1990.
Le message était clair : les politiques nationales n’ont pas suffisamment intégré les réalités locales.
Alerte sur les financements
Comme si cela ne suffisait pas, les bailleurs sociaux réunionnais ont lancé cette semaine une nouvelle alerte sur les financements. Selon l’ARMOS-oi, la Ligne budgétaire unique (LBU), principal outil de soutien au logement social outre-mer, pourrait tomber à 27 millions d’euros en 2026, contre plus de 78 millions en 2025. Une chute brutale alors que des centaines de logements seraient prêts à sortir de terre.
Le paradoxe réunionnais apparaît alors nettement. Jamais les diagnostics n’ont été aussi précis. Jamais les besoins n’ont été aussi documentés. Jamais les plans n’ont été aussi nombreux.
Pourtant, la file d’attente continue de s’allonger.


