En 2025, La Réunion a été confrontée à toutes ses fragilités

2025 aura été une année marquante pour la société réunionnaise. L'île connaît un bouleversement démographique tandis qu'elle s'est de nouveau retrouvée confrontée à ses fragilités climatiques, sanitaires et sociales. Mois après mois, retour sur les événements qui ont marqué l’année.
Janvier : La Réunion prend de l'âge
L'année 2025 commence par un bouleversement démographique majeur. La natalité à La Réunion a connu en 2024 une chute historique, avec 11 820 naissances enregistrées, soit 1 050 de moins qu’en 2023, un niveau jamais observé depuis le début des années 1980. Cette baisse s’explique par un net recul de la fécondité, l’indicateur conjoncturel tombant à 2,12 enfants par femme, son plus bas niveau jamais mesuré sur l’île.
Dans le même temps, les décès progressent fortement, avec 5 820 décès en 2024, en hausse de 5,7 % sur un an et supérieurs de 15 % au niveau d’avant la crise sanitaire, sous l’effet du vieillissement de la population. Ce basculement démographique se traduit par un déséquilibre inédit des générations : en 2025, pour 100 jeunes de moins de 20 ans, 56 seniors sont âgés d’au moins 65 ans, contre seulement 21 en 2005. Un chiffre qui a explosé en 20 ans, illustrant l’ampleur et la rapidité du vieillissement de la société réunionnaise.
Février : Le cyclone Garance pourfend l'île
Le cyclone Garance a frappé La Réunion le vendredi 28 février 2025 lors d’un épisode d’une violence exceptionnelle. Après une intensification rapide dans les jours précédents, le système a atteint le stade de cyclone tropical intense avant de toucher terre en fin de matinée. Rare par sa trajectoire, Garance a traversé l’île du Nord au Sud, avec un passage de l’œil près de Sainte-Suzanne, avant une sortie en mer par le Sud. Les rafales ont dépassé les 200 km/h, atteignant 214 km/h à Gillot et plus de 230 km/h sur les hauteurs. Le déclenchement de l’alerte violette à 9 heures a figé toute l’île dans un confinement total, interdisant même les déplacements des secours face à la dangerosité extrême des vents.
Lire aussi : L'œil du cyclone Garance touche terre, des rafales de 214 km/h enregistrées
Dans son sillage, Garance a laissé une île durablement meurtrie. Les dégâts ont été massifs sur les infrastructures, avec jusqu’à 170 000 foyers privés d’électricité, de graves perturbations de l’alimentation en eau potable et l’isolement de territoires entiers, notamment à Cilaos, coupé du reste de l’île par des éboulis. L’agriculture et le tourisme ont été durement touchés : cultures ravagées, sentiers fermés et annulations en cascade. Le bilan humain s’est alourdi à cinq morts, victimes d’inondations, de chutes d’arbres, d’éboulements ou de risques électriques, tandis que des centaines de personnes ont dû être hébergées en urgence.
Lire aussi : Tourisme et loisirs : un secteur sinistré après le cyclone Garance
Mars : L'épidémie de Chikungunya explose
Le passage de Garance a également joué un rôle d’accélérateur dans l’épidémie de chikungunya, qui a atteint son pic en mars. Absent de l’île depuis 2006, le virus était réapparu discrètement à l’été 2024, avant de s’emballer brutalement fin février-début mars, dans un contexte marqué par les pluies, les eaux stagnantes et les perturbations liées au cyclone. Entre le 24 février et le 2 mars, 1 766 nouveaux cas sont recensés en une semaine, puis l’épidémie explose avec deux pics successifs : plus de 4 100 cas mi-mars et jusqu’à 6 289 cas sur la seule semaine du 24 au 30 mars. Les consultations en médecine de ville culminent à environ 22 000 par semaine, tandis que les urgences et les hospitalisations augmentent fortement, mettant sous tension le système hospitalier, déjà mobilisé après le cyclone.
Sur l’ensemble de l’année 2025, le bilan est lourd : 54 500 cas confirmés, près de 200 000 consultations pour des symptômes compatibles, 554 hospitalisations et 45 décès imputés au chikungunya, touchant principalement les personnes âgées et les nourrissons. Environ un Réunionnais sur quatre a consulté pour cette maladie.
Lire aussi : Chikungunya : 45 décès recensés à La Réunion, le virus a servi de déclencheur à des fragilités préexistantes
Avril : le vaccin contre le chikungunya débarque et fait scandale
Le vaccin Ixchiq, déployé en urgence à partir du 7 avril en pleine épidémie de chikungunya, devait protéger en priorité les personnes les plus exposées aux formes graves, notamment les seniors. Présenté comme une avancée majeure, il se retrouve rapidement au cœur d’une polémique après la survenue de plusieurs événements indésirables graves chez des personnes âgées de plus de 80 ans, toutes avec comorbidités. Trois cas graves sont confirmés, dont deux tableaux cliniques proches d’une forme sévère de chikungunya et un décès. Les autorités sanitaires, dont la Haute Autorité de santé et l’Agence nationale de sécurité du médicament, estiment alors le lien de causalité « très vraisemblable », provoquant une vive inquiétude au sein de la population.
Lire aussi : Vaccin contre le chikungunya : les regrets de l'ARS
Fin avril, en plein pic épidémique, la décision est prise de retirer les 65 ans et plus de la campagne vaccinale à La Réunion et à Mayotte. Ce revirement brutal nourrit un sentiment de scandale et l’idée d’une population d’abord ciblée puis écartée pour des raisons de sécurité. La surveillance est renforcée, une réévaluation européenne est engagée et la contre-indication chez les seniors est maintenue, tandis que des parlementaires dénoncent un « test grandeur nature » imposé à La Réunion. Quelques mois plus tard, les autorités confirment qu’une immunité collective estimée à 66 % de la population a été atteinte fin 2025, un résultat obtenu au prix d’une crise sanitaire et d’une controverse durable.
Mai : Le rapport choc sur l'alcoolisme à La Réunion
Publié en mai 2025 dans une relative discrétion, le rapport du Dr David Mété, chef du service d’addictologie du CHU de La Réunion, a mis en lumière un constat sévère sur l’alcool dans l’île. Il décrit le « paradoxe réunionnais » : une consommation moyenne légèrement inférieure à celle de l’Hexagone, mais des conséquences sanitaires sans équivalent, avec 400 à 450 décès par an directement liés à l’alcool, soit 11 % de la mortalité totale. Psychoses alcooliques deux fois plus fréquentes, urgences saturées, accidents mortels et violences massives illustrent une alcoolisation concentrée sur une population très vulnérable, les 10 % de plus gros consommateurs absorbant près de 70 % de l’alcool vendu.
Lire aussi : Dr David Mété : "Une présidente de Région en service commandé des Barons du rhum"
Le rapport pointe surtout une fiscalité jugée aberrante et un lobbying puissant, alors que le coût social de l’alcool est estimé à près de 2 milliards d’euros par an pour une filière économique marginale. Resté longtemps cantonné au débat sanitaire, ce travail a pris une dimension politique fin 2025 avec la passe d’armes opposant le Dr David Mété à Huguette Bello, autour de la proposition du sénateur Stéphane Fouassin visant à instaurer une taxe spéciale sur les rhums locaux, ravivant les tensions entre impératifs économiques et urgence de santé publique.
Lire aussi : Rhum, santé publique : la Région Réunion dénonce des propos « inacceptables » du Dr David Mété
Juin : Les violences intrafamiliales deviennent politiques
En juin 2025, les Assises départementales des violences intrafamiliales ont marqué un tournant à La Réunion. Pour la première fois, ces violences ont été clairement reconnues comme un enjeu public et politique, et non plus comme un problème relevant de la sphère privée. Les chiffres présentés ont rappelé l’ampleur du phénomène : plus de 11 000 victimes recensées en 2022, dont une sur deux au sein de la famille, avec une majorité de femmes touchées par les violences conjugales.
Les Assises ont aussi acté une évolution importante : les enfants exposés à ces violences sont désormais considérés comme des co-victimes. Un plan départemental a été posé, misant sur un meilleur repérage des situations à risque, une coordination renforcée entre la justice, la santé, l’éducation et les services sociaux, ainsi que sur de nouveaux outils juridiques, comme l’ordonnance de protection immédiate ou la suspension automatique de l’autorité parentale en cas de crimes graves.
Lire aussi : Assises contre les violences intrafamiliales : Le Département prépare son plan de prévention
Cette prise de conscience institutionnelle s’est toutefois tenue dans un contexte de forte mobilisation citoyenne. En parallèle des Assises, des manifestations ont eu lieu fin juin, notamment à Saint-Denis et dans le Sud, à l’appel du collectif #NousToutes 974. Dans la rue, les manifestants ont dénoncé les féminicides, les violences sexuelles et sexistes, mais aussi le manque de moyens pour protéger réellement les victimes. Cette mobilisation a rappelé que, malgré les annonces, les attentes restent immenses et la colère bien présente.
Juillet : Les locations meublées s'invitent dans la crise du logement
À La Réunion, la forte croissance des locations meublées, qu’il s’agisse de baux de courte durée touristiques ou de résidences principales, contribue à aggraver la crise du logement en réduisant l’offre de logements disponibles pour la location classique et en tirant les prix vers le haut. Très avantageuses fiscalement pour les propriétaires, ces locations séduisent de plus en plus, au point que leur part relative a atteint environ 30 % du marché au second trimestre 2023, selon l’Agence nationale pour l’information sur le logement. Cette situation s’ajoute à des loyers déjà élevés (médiane d’environ 10,50 €/m²), posant de sérieux problèmes d’accès au logement pour les ménages modestes, notamment ceux au SMIC, qui peinent à trouver des logements abordables.
Lire aussi : À La Réunion, le boom des locations meublées participe à la crise du logement
Ce phénomène touche particulièrement certaines zones comme la côte ouest, où les meublés touristiques se multiplient, et pousse certains propriétaires à inciter leurs locataires à partir pour convertir leurs biens en meublés mieux rémunérés. Face à cette dynamique, le gouvernement envisage de réduire les avantages fiscaux des locations meublées touristiques afin d’inciter au retour à la location classique, mais cette mesure suscite des débats, certains élus craignant un impact négatif sur l’économie locale du tourisme.
Août : La rentrée des pénuries
À la rentrée scolaire 2025, l’école à La Réunion est confrontée à une crise éducative, dont le symbole le plus inquiétant reste l’effondrement de l’inclusion scolaire. Le manque d’AESH prive de nombreux enfants en situation de handicap d’une scolarisation normale, parfois réduite à quelques heures par semaine, voire inexistante. Cette situation, largement dénoncée par les familles, révèle un scandale silencieux où les élèves les plus fragiles disparaissent progressivement du système éducatif.
Lire aussi : "À La Réunion aussi les droits des enfants en situation de handicap intellectuel et cognitif sont bafoués"
Cette crise s’inscrit dans un contexte de pénurie chronique d’enseignants titulaires et de résultats scolaires en léger recul, notamment au baccalauréat 2025. Face à ces défaillances, l’État répond surtout par des mesures de contrôle — interdiction des portables, renforcement des inspections du privé — pendant que certaines familles se tournent vers l’instruction en famille ou les écoles privées.
Lire aussi : Les enseignants sur liste d'attente réclament un poste
Septembre : le mouvement « Bloquons tout » fait pschitt
À La Réunion, le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre 2025 a voulu s’inscrire dans la lutte contre le plan d’austérité annoncé par le gouvernement Bayrou à l’été, prévoyant 43,8 milliards d’euros d’économies, dont la suppression de deux jours fériés, le gel des retraites et des prestations sociales. Dans un contexte local déjà très dégradé – vie chère persistante, conséquences encore visibles du cyclone Garance, chômage structurel et pauvreté de masse –, l’appel national à l’arrêt total du pays a trouvé un certain écho symbolique sur l’île. L’intersyndicale s’est mobilisée, des appels à la grève et au boycott ont été lancés. Plus de 200 personnes se sont rassemblées devant la préfecture de Saint-Denis.
Lire aussi : Mouvement du 10 septembre : le point sur la mobilisation à la mi-journée
Mais sur le terrain, la mobilisation est restée limitée. Les blocages annoncés ne se sont pas matérialisés, les axes routiers sont restés ouverts et l’impact économique a été quasi nul, en grande partie du fait d’une forte anticipation des autorités et de la population, qui avait pris ses dispositions. Le mouvement n’a pas débouché sur une rupture, mais sur une reprise en main syndicale classique quelques jours plus tard, avec la grève du 18 septembre.
Octobre : les taxis font entendre leur colère
La grève des taxis d’octobre 2025 trouve son origine dans la nouvelle convention de transport sanitaire signée en mai 2025 entre les chauffeurs et la CGSS, qui a entraîné une baisse brutale de 40 % des tarifs, passant de 1,83 € à 1,22 € par kilomètre. Pour de nombreux professionnels, cette réforme représente une perte estimée entre 300 et 500 euros par mois, mettant en péril l’équilibre économique d’un secteur déjà fragile. Malgré l’engagement pris par l’État au printemps de rouvrir rapidement les négociations afin d’adapter la convention aux réalités réunionnaises, les discussions ont été repoussées, nourrissant un fort sentiment de trahison chez les taxiteurs.
Lire aussi : Grève illimitée : 350 chauffeurs de taxi mobilisés à Saint-Denis
La mobilisation s’est intensifiée du 6 au 8 octobre, avec jusqu’à 350 taxis rassemblés devant la préfecture de Saint-Denis, puis l’installation de barrages filtrants sur plusieurs axes de l’île. Si le mouvement a été temporairement suspendu après une réunion à la CGSS et le report de la signature de la convention au 15 octobre, la colère demeure vive. D’autant que l’Uncam a ensuite annoncé qu’aucune véritable renégociation n’aurait lieu avant mars 2026. En l’absence d’accord, les taxis ont brandi la menace d’un service restreint à partir du 1er novembre, une perspective lourde de conséquences pour les usagers, notamment les patients dépendants du transport sanitaire, et symbole d’une crise sociale appelée à durer.
Lire aussi : Malgré leur grève, les taxis de La Réunion n'ont rien obtenu
Novembre : la saison de la sécheresse débute
En novembre, la sécheresse s’impose progressivement à La Réunion. Après des signaux d’alerte dès octobre, la situation se dégrade avec le retour des coupures d’eau nocturnes, notamment à Saint-André à partir du 19 novembre, en raison de débits en forte baisse et de réservoirs fragilisés. Les restrictions s’étendent rapidement à d’autres communes, marquant l’entrée de l’île dans une crise hydrique désormais visible et durable, où les coupures deviennent un mode de gestion courant.
En décembre, malgré quelques épisodes pluvieux, la situation ne s’améliore pas. Douze communes sont placées en alerte ou alerte renforcée, conséquence d’un déficit pluviométrique proche de 30 % sur l’année, de rivières à des niveaux historiquement bas et de nappes phréatiques toujours très déficitaires. Les pluies récentes n’ont pas permis de reconstituer les réserves, renforçant les restrictions et l’appel à la sobriété collective, tandis que la sécheresse s’installe durablement sur l’île.
Lire aussi : Sécheresse : douze communes placées en alerte, un appel à la modération lancé aux habitants
Décembre : Le volcan ronfle, mais ne se réveille pas
En décembre 2025, le Piton de la Fournaise a connu un réveil marqué sans éruption, avec une forte crise sismique débutée le 5 décembre. Plus de 300 séismes en une nuit, une inflation de l’édifice et une intrusion magmatique à faible profondeur ont conduit au déclenchement de l’alerte volcanique de niveau 1 et à la fermeture de l’enclos. Si la sismicité a ensuite diminué, la pression est restée élevée sous le sommet, laissant planer la possibilité d’une éruption dans les semaines ou les mois à venir.
Lire aussi : Le Piton de la Fournaise montre de nouveaux signes d’activité interne
Cette phase de vigilance intervient alors que les chercheurs réunionnais ont publié un rapport majeur sur la méthode “Jerk”, développée au volcan. Testée sur plus de dix ans, elle permet de détecter très en amont les mouvements du magma et d’anticiper une éruption jusqu’à plusieurs heures à l’avance, avec une fiabilité élevée. Née au Piton de la Fournaise, cette avancée scientifique pourrait changer la surveillance volcanique à l’échelle mondiale, au moment même où le volcan réunionnais rappelle sa capacité à se réveiller brutalement.
Lire aussi : Au Piton de la Fournaise, la méthode “Jerk” pourrait révolutionner la prévision des éruptions au niveau mondial


