À La Réunion, le boom des locations meublées participe à la crise du logement

Elles ont envahi les pages de petites annonces et séduisent de plus en plus les propriétaires. Et pour cause : les locations meublées garantissent un bien meilleur rendement grâce à une fiscalité très attractive.
Au point de phagocyter le marché de la location immobilière et de tirer les prix vers le haut ? À La Réunion, selon une enquête de l'Agence nationale pour l'information sur l'immobilier effectuée sur les sites d'annonces en ligne, « la part relative des locations meublées est passée à 30% au second trimestre 2023 » dixit la directrice des études de l'Anil Odile Dubois-Joye.

Le boom des locations meublées confirmées par les données collectées par l'Union européenne. (Infographie Agorah)
Si l'enquête ne permet pas de discerner clairement la proportion entre les meublés loués comme résidence principale (bail d'un an) et ceux voués à une occupation de courte durée (tourisme) dans notre île, elle évalue à +6% l'impact à la hausse sur les loyers par rapport aux locations non meublées. Entre 2018 et 2022, le nombre annuel de nuitées dans les locations de tourisme est passé de 124.000 à 186.000, selon des chiffres récoltés par l'Union européenne auprès des principales plates-formes de location (Air BnB, Abritel...) et cités par Benoît Pribat, le codirecteur de l'agence d'urbanisme Agorah.
« Comment quelqu'un qui est au Smic peut se loger aujourd'hui ? »
Compte tenu des prix déjà élevés des loyers dans le secteur privé observés dans l'île, avec une médiane de 10,50 euros du m² selon l'Anil et des valeurs très fluctuantes selon les régions (11,30 euros sur le territoire de la Cinor en 2022, contre 10,90 euros en 2021), le phénomène des locations meublées, s'il n'est pas endigué, pourrait contribuer au « crash immobilier » que redoutent déjà certains acteurs du secteur. « Cela fait 20 ans que je vis ici, ma fille est Réunionnaise et je me demande comment elle va faire pour se loger. Comment quelqu'un qui est au Smic peut se loger aujourd'hui dans l'île ? », s'alarme Angélique Bon, gérante de l'agence Immobiliez-Vous, qui dit constater une flambée des prix depuis la crise Covid.
Le préavis de départ des locataires réduit à un mois dans neuf communes de La Réunion
Le gouvernement s'est emparé du sujet, par le biais du ministre du Logement Patrice Vergriete, en annonçant sa volonté de ramener l'abattement fiscal des locations meublées touristiques, actuellement de 71%, au même niveau que celui des meublés de résidence principale (40% d'abattement).

Les prix des loyers privés à La Réunion en 2021. (Infographie Agorah)
Pour autant, un amendement en ce sens présenté en commission des finances de l'Assemblée par la députée LFI Annaïg le Meur (Finistère) a été rejeté la semaine dernière. « Il faut réhabiliter les logements des bailleurs sociaux qui s'apparentent à des bidonvilles et ensuite s'attaquer au logement privé avec la taxation sur les logements vacants, qui servent souvent à des locations touristiques, et mener le combat contre Air BnB », tonne Jean-Yves Sinimalé, président de l'association Droit au logement (DAL 974).
Selon Benoît Pribat, une étude menée pour le compte du TCO confirme « une corrélation entre les logements vacants et les meublés de tourisme » et les communes de la Possession et de Saint-Paul ont déjà entrepris de rehausser significativement leur taxe d'habitation sur les résidences secondaires. « Ce constat de basculement vers les loyers meublés, c'est vraiment très inquiétant pour la ville de Saint-Denis, surtout que les avantages fiscaux permettent et poussent les gens à aller vers cela », déplore Julie Pontalba, l'élue dionysienne en charge de la coordination de la ville.
L'appât du gain fait tourner des têtes. « Dans l'ouest, des bailleurs négocient une compensation financière avec leurs locataires pour qu'ils partent afin de pouvoir transformer les logements en locations meublées », a témoigné hier Gaëlle Lebon, la responsable du pôle juridique de l'Adil, lors d'un colloque sur le logement organisé au Moca à Montgaillard. « On m'a déjà proposé de reprendre tous les logements dont j'ai la gérance pour les passer en locations meublées », abonde Angélique Bon.

La hausse des prix de l'immobilier à la vente observée entre 2021 et 2022. (Infographie Agorah)
Contre toute attente, le député LFI Jean-Hugues Ratenon s'est opposé ce mercredi par voie de communiqué à la suppression du bénéfice de l'aide fiscale sur les meublés touristiques « qui va fortement pénaliser notre tissu économique déjà fragile », en associant à sa démarche la députée du groupe LIOT Nathalie Bassire.
« Il y a une offre touristique très peu développée en termes d’hôtels dans l'île, on a également besoin de développer cette économie-là. Souvent, quelqu’un qui a un Air BnB il embauche, il y a toute une activité autour et je crois qu’on a besoin de ça à La Réunion. S’il n’y a plus d’offre, les touristes repartiront vers d’autres destinations », fait valoir Nathalie Bassire.


