Une mère pendant le cyclone de 58

C’était une petite bâtisse en bois de couleurs avec un toit en bardeaux à deux pentes de la dimension d’une chambre. Sans cheminée, deux portes qui se faisaient face sous les pignons et une fenêtre latérale permettaient d’évacuer l’abondante fumée qui se dégageait du bois humide. Au niveau de l’entablement, un « fafar », sorte de grenier, occupait la moitié de l’espace sur la partie où se trouvait le foyer. Nous y rangions la réserve de sel, les semences et même du maïs de notre consommation car la fumée les protégeait. Mais elle noircissait aussi depuis des lustres toutes les parois qu’on aurait cru peintes. Sous les planches des pentes du toit pendaient des stalactites de goudron formées par son accumulation pendant des décennies dans de solides toiles d’araignées restées accrochées et maintenant pendantes. Elles se balançaient sous l’effet du souffle des courants de fumées.
Elle était solidement montée sur un petit soubassement en moellons non scellés et un sol de terre battue mais de par ses dimensions, peu préparée à supporter les bourrasques. Aux parois disponibles s’appuyaient les « goni » de son, de tourteau, de maïs en grain pour les poules et celui en semoule de notre consommation. Ces gros sacs nous servaient aussi de sièges pour manger bien que nous eussions des tabourets et des bancs. Dessous nous mettions un quelconque support pour que les fonds ne fussent pas en contact avec l’humidité de la terre battue. Ces jours là nous vidions le farfar et enlevions les gonis afin de les mettre à l’abri dans un endroit considéré comme fiable de la maison. N’ayant plus rien à faire, nous ne pouvions que vivre de la cuisine le spectacle malgré tout grandiose que nous offrait la nature. La scène commençait depuis la porte côté mer pour se prolonger sur l’immense enclos où étaient élevés les porcs et attachés nos trois bœufs.
Lorsque le vent et la pluie devenaient insoutenables, nous libérions les bœufs pour leur permettre de faire face le mieux possible aux intempéries. Ils restaient, des heures durant, immobiles, le regard fixe, le dos au vent, impassibles, sauf lorsque de temps en temps de gros frissons les secouaient et évacuaient en partie l’eau de leur peau. A ces moments là, je croyais en sentir aussi qui me parcouraient le corps.
Les rafales déjà fortes faisaient des vagues d’épaisses brumes qui allaient d’un bout à l’autre de l’enclos, disparaissaient, se reformaient, accompagnées de feuilles et de branches arrachées, de sifflements, de grondements et de silences subits qui effrayaient. Pendant les brefs moments de moindre intensité où nous entendions les grondements s’éloigner, une pluie intense traçait à gros traits des lignes obliques qui recouvraient spontanément le sol d’une épaisse couche d’eau et entendions déjà venir au loin des bourrasques qui arrivaient distinctes mais qui se suivaient sans répit avec une intensité que nous vivions comme plus forte que les précédentes.
Toujours, au crépuscule, tout s’accélérait. Aussi nous dinions rapidement pour débarrasser au plus vite la cuisine. Les plus petits étaient mis sans tarder à l’abri dans la maison en même temps que les tabourets, bancs et derniers ustensiles de cuisine non pas qu’ils avaient de la valeur mais de la nécessité de libérer au maximum les lieux. Vide, les dernières braises du foyer inondées, nous y entrions enfin les trois bœufs que nous attachions court à cause de l’exigüité de l’espace. Puis nous fermions les deux portes qui se faisaient face ainsi que la fenêtre et nous clouions dessus une planche garantissant leur fermeture.
Pendant la nuit tout s’accélérait et devenait impressionnant. Dans l’obscurité qu’on imaginait dehors, les inquiétantes rafales que maman appelait bouffades nous terrorisaient. C’étaient de puissants boooo-boooo-boooo qui s’en allaient suivis de quelques secondes de creux avant d’entendre les suivants venant de loin et arriver dans un vacarme de vents, d’eau fouettée contre la tôle du toit et les parois puis s’éloigner. La maison tremblait et craquait. Maman ne cessait de prier le ciel de nous protéger.
Pour nous rassurer tous, à sa demande, nous nous mettions à genoux et priions longtemps. Quand le sommeil finissait par dominer nos peurs, nous allions au lit et dormions à points fermés tandis que maman restait éveillée. Elle ne cessait de prier en brûlant les rameaux bénis à Pâques et de vider régulièrement les récipients mis aux endroits où l’eau qui coulait pouvait être récupérée. Quand elle estimait que les rafales se renforçaient, que le cyclone devenait plus fort, elle nous réveillait vite pour prier de nouveau et comme précédemment le sommeil finissait par reprendre ses droits mais toujours pas pour tout le monde.
Rocou le croquant


