"Trop jeunes pour être entendus, mais assez grands pour faire du bruit" : au cœur de la colère lycéenne, entre détermination, ras-le-bol et effet de groupe

Vendredi matin 2 octobre, à Saint-Pierre, les grenades lacrymogènes répondent aux jets de galets. Au moins dix jeunes sont interpellés devant le lycée François-de-Mahy et un policier est blessé. À Sainte-Clotilde, devant le lycée Georges-Brassens, la mobilisation se déroule dans une tout autre atmosphère. Les élèves y parlent de professeurs absents, de salles étouffantes, de toilettes dégradées et d’un avenir qui leur échappe. Deux scènes diamétralement opposées, une même question. Comment faire entendre sa colère ?
À Saint-Pierre, ce vendredi 2 octobre, des galets roulent sur la chaussée, des grenades lacrymogènes dans l’air et un cordon de policiers près de la gare routière. La circulation est interrompue. Devant le lycée François-de-Mahy, la mobilisation lycéenne a basculé dans l’affrontement. Au moins dix jeunes ont été interpellés, mis en cause pour des jets de projectiles contre les forces de l’ordre. Un policier a été touché par un galet.
Les images de la matinée illustrent cette colère débordante, partie de Seine-Saint-Denis en début de semaine, contagieuse dans les Outre-mer et à La Réunion depuis jeudi 1er octobre. Les policiers avancent, des jeunes cagoulés restent à proximité de l’établissement. Les images traduisent aussi le risque de voir le mouvement se résumer à ses scènes les plus violentes. Car à Saint-Pierre, ce vendredi 2 octobre, c’est d’abord ce que l’on voit.
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À Sainte-Clotilde, une centaine de kilomètres plus au nord, pas la même ambiance. Devant le lycée Georges-Brassens, voisin du rectorat, au Moufia, les élèves se rassemblent aux grilles, les forces de l’ordre sont présentes, mais l’atmosphère reste calme. Pas de galets ni de grenades lacrymogènes.
Seulement de la musique et des pancartes. Les discussions se prolongent, les revendications se précisent. Les élèves parlent de leur quotidien, de leurs cours, de la chaleur, des heures perdues. "On ne cherche pas à donner à notre colère une allure héroïque. On veut être écouté et entendu."
Postée devant les grilles, la direction du lycée Georges-Brassens observe la mobilisation, sans souhaiter s’exprimer. Sollicitée sur les revendications des élèves et les difficultés évoquées devant l’établissement, elle ne donne pas suite. À l’intérieur comme à l’extérieur, les discussions se poursuivent entre lycéens, qui tentent de mettre des mots sur un malaise qu’ils "disent éprouver depuis longtemps".
Ce vendredi 2 octobre, selon le rectorat, 17 lycées sont concernés par des mouvements d’élèves à La Réunion. Aucun n’est officiellement bloqué, précise l’académie, qui signale un retour au calme dans la majorité des établissements. Le mouvement, parti d’Île-de-France, s’est propagé jusqu’à l’île. Mais derrière cette mobilisation nationale, les motifs de la colère ont un accent bien local.
"On a des ventilateurs qui ne marchent pas"
Devant Brassens, Vanya n’a pas besoin de chercher longtemps pour expliquer pourquoi elle est là. "On a des cours qui sont mis le samedi, on a plus de temps, c’est compliqué, sous la chaleur en plus. Parce qu’on est à La Réunion, la chaleur est plus intense, on n’a pas de clim, on a des ventilateurs qui ne marchent pas."
Un autre lycéen appuie : "Il fait 28 degrés toute l’année, parfois plus dans la classe. On n’a pas la clim. Au lieu de se préoccuper des portables ou du voile, ils feraient mieux de rénover nos établissements."
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"La chaleur n’explique pas tout, mais elle rend le reste plus difficile. Il faut rester attentif, prendre des notes, comprendre un cours, préparer les examens. Et recommencer le lendemain". Pour les élèves qui passent le bac cette année, chaque heure compte. Or les heures manquantes s’accumulent", souffle encore un élève de terminale.
"Il y a des professeurs qui ne sont pas là, on rate beaucoup de cours, alors qu’on va passer le bac cette année. Ça va être compliqué", explique Vanya. Et l'année ne fait que commencer...
La jeune femme se concentre malgré le brouhaha. "Et puis ce sont des cours qui ne sont pas rattrapés". En début d’année, son établissement a également manqué d’un professeur de management. Ce qui pourrait sembler n’être qu’un problème d’emploi du temps devient, à quelques mois du bac, une inquiétude beaucoup plus concrète : "Celle de se présenter à l’examen sans avoir suivi l’ensemble du programme."
"Dans les discours officiels, le manque de professeurs se mesure en postes vacants et en heures non assurées. Pour nous, il se mesure par un chapitre jamais étudié, une journée réorganisée au dernier moment."
Des journées qui n’en finissent pas
La colère se niche aussi dans les interstices de l’emploi du temps. Vanya raconte ces heures creuses qui ne permettent pas toujours de rentrer chez soi, mais qui repoussent l’heure de la sortie. Ce vendredi, elle doit terminer à 17 heures. Elle aurait préféré que les cours soient réorganisés, quitte à réduire les trous dans la journée.
"Il faut ensuite rentrer, faire les devoirs, manger, se reposer. Ou tenter de le faire. On n’a pas assez de temps de pause", résume-t-elle.
La cantine entre elle aussi dans la liste des griefs. Vanya et ses camarades jugent les repas peu satisfaisants et estiment que le temps consacré à déjeuner ne suffit pas toujours en raison de l'attente au self. "La journée scolaire est faite de ces détails qui, mis bout à bout, finissent par peser."
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Il y a aussi et surtout les bâtiments. "Certaines salles ont été rénovées, reconnaît l’élève, mais d’autres portent encore les traces du temps. Des murs fissurés, des graffitis, des toilettes dégradées et trop peu nombreuses."
Dans cette liste, tout n’a ni la même ampleur ni la même urgence. Ils en sont conscients : le manque de professeurs ne se règle pas comme la rénovation de sanitaires. Mais, pour les élèves, ces difficultés ont un point commun. Elles touchent à leur "vie quotidienne, à la manière dont ils passent leurs journées et aux conditions dans lesquelles ils sont censés apprendre".
"Pour nous, la mobilisation prend sens. Elle ne se résume pas à une réaction à une annonce gouvernementale. C'est le moyen de rendre visibles des problèmes que les élèves disent rencontrer depuis longtemps", concède Dijbril, installé fermement près de la grille de Brassens.
À Saint-Pierre, les galets ont pris le dessus
Jusqu’où aller pour être entendu ? Les jets de galets, les grenades lacrymogènes et les interpellations ont changé le visage de la mobilisation dans le Sud. Un policier blessé, au moins dix jeunes interpellés. Du concret.
À Sainte-Clotilde, les élèves interrogés ne défendent pas cette manière de faire. "Nous, on ne veut pas de violence, on ne cherche pas ça, juste à se faire entendre", affirme l’un d’eux.
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Vanya est tout aussi claire. "Si on veut faire la grève, c’est sans rien casser, sans rien brûler. Si on brûle, ça va aggraver la situation, il y aura plus de policiers. On veut juste montrer qu’on en a marre du système, on aimerait bien que ça bouge."
Il ne s’agit pas de nier la colère qui s’exprime à Saint-Pierre, ni de prétendre que tous les manifestants partagent la même approche. Mais, à Brassens, les élèves redoutent que la violence finisse par occuper tout l’espace. "Les images d’affrontements peuvent faire oublier ce qui a conduit les jeunes devant les grilles de leur lycée", nous souffle-t-on. Les revendications disparaissent alors derrière les projectiles.
C’est l’un des paradoxes de cette journée et de cette semaine à plus grande échelle (nationale) : ceux qui veulent être entendus prennent le risque, lorsqu’ils en viennent à l’affrontement, de ne plus l’être pour les raisons qui les ont fait sortir de classe.
"Pense-t-on vraiment à notre avenir ?"
Car la colère dépasse parfois les murs du lycée. "Certains élèves font le lien entre leurs difficultés quotidiennes et les débats nationaux sur le travail, les retraites ou les économies budgétaires, souffle un surveillant de Brassens. Ils n’ont pas encore passé le bac qu’ils entendent déjà parler de dette publique, de restrictions et de recul de l’âge de la retraite."
"Aujourd’hui, on n’a même pas notre bac qu’on nous parle déjà de retraite à 65 ans, qu’on nous parle d’une dette record, de faire des économies… Pense-t-on vraiment à notre avenir ? Sommes-nous invisibles ?", se demandent Djibril et ses camarades.
Les lycéens veulent pouvoir "peser dans les décisions qui les concernent", ne pas être considérés seulement comme des élèves à encadrer ou des manifestants à disperser.
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"Je pense que ce n’est pas que les lycéens qui doivent être concernés. C’est pour tout le monde, toute la société que l’on fait ça", explique un autre manifestant.
Le mouvement national fournit un cadre à cette colère, mais il ne suffit pas à l’expliquer. À La Réunion, les revendications liées aux conditions d’étude s’imposent dans les témoignages. Le retrait annoncé par le gouvernement du projet de frais d’inscription en BTS et en classes préparatoires pour les étudiants non boursiers répond à l’une des contestations nationales. Il ne résout ni les absences de professeurs ni les problèmes de matériel ou de locaux évoqués devant Brassens. Ou ailleurs sur l'île. Car le problème est récurrent. Quasi général.
Les élèves le savent : "Une annonce politique peut faire retomber une partie de la tension, mais elle ne changera pas, à elle seule, le quotidien d’une classe surchargée ou d’une journée de cours qui s’étire jusqu’au soir."
Après les grilles, le rectorat
Reste à savoir ce que cette mobilisation peut produire. Vanya ne promet pas que les élèves resteront dans la rue chaque jour. Elle prévient simplement que "le mouvement pourrait reprendre si rien ne change".
"Si l’établissement ne fait pas de changement, si ça garde toujours le même rythme, on va essayer de relancer ça. Après, ce ne sera pas forcément le lycée, ce sera peut-être plutôt du côté du rectorat."
Le rectorat a justement prévu, ce vendredi 2 octobre, de prendre la parole après un Conseil académique de la vie lycéenne exceptionnel. Organisée en visioconférence, la réunion doit permettre aux représentants des élèves d’exposer leurs préoccupations, avec deux temps d’échange.
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Les élèves ont parlé de leurs conditions de travail, des moyens qui manquent et de leur inquiétude pour le bac. "On est jeunes. Peut-être trop jeunes pour être entendus. Mais assez grands pour se mobiliser et faire du bruit."


