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Taxe sur le rhum : la filière canne-sucre-rhum dénonce une “taxe injuste” et des “contre-vérités"

Ecrit par P.M. – le vendredi 23 janvier 2026 à 16H42
Réunis ce matin à Beaufonds, les acteurs de la filière aloertent sur les conséquences du projet de nouvelle taxe.

En réponse à la réintégration de l’amendement Fouassin dans le projet de loi de finances 2026, les représentants du rhum, du sucre et du monde agricole ont dénoncé ce vendredi matin une taxe jugée "injuste, mal préparée et potentiellement destructrice pour un pilier de l’économie réunionnaise". Une taxe qui ferait selon eux in fine le jeu des alcools importés "n'apportant aucune solution pour lutter contre l'alcoolisme".

Président de La Réunion des Rhums, Teddy Boyer est d'abord revenu sur la chronologie du dossier qui continue d'enflammer les débats. La filière s'est mobilisée depuis début décembre, date à laquelle l’amendement du sénateur Stéphane Fouassin a été présenté au Sénat. Un temps étendu via un amendement par l'Etat à l'ensemble des départements producteurs de rhum, le dispositif a été recentré sur La Réunion après l’opposition des élus antillais.

Début janvier, la commission des finances de l’Assemblée nationale avait pourtant écarté l’amendement, notamment en raison de son impact économique. “Nous avons appris mercredi soir que le gouvernement maintenait finalement cet amendement dans le projet de loi de finances, malgré un avis défavorable de la commission des finances et malgré l’opposition de l’ensemble des acteurs de la filière canne-sucre-rhum, du monde industriel et des acteurs économiques”, regrette-t-il.

Lire aussi : Taxes sur le rhum : l'amendement Fouassin de retour dans le projet de loi de finances avant l’activation du 49.3

Une hausse fiscale de 1 014 %

Au cœur des critiques : l’ampleur de la hausse envisagée. Selon les tableaux présentés lors de la conférence, la nouvelle majoration départementale porterait, potentiellement, la fiscalité totale sur le rhum produit et consommé à La Réunion jusqu'à plus de 2.360 euros par hectolitre d’alcool pur, contre environ 811,03 euros aujourd’hui, soit une hausse de 1 014 % (par rapport à la taxation sur l'accise).

Rapportée au consommateur, cette augmentation représenterait environ 8 euros supplémentaires par bouteille de rhum blanc à 49°, avant même l’application de l’octroi de mer et de la TVA. “La Réunion deviendrait le seul département français à appliquer une telle taxation sur une production locale”, a insisté Teddy Boyer, dénonçant une mesure “discriminatoire”.

Il se dit "surpris et choqué", par le choix de l'Etat, "le tout sans concertation préalable". 

Potentiellement, la hausse de fiscalité pourrait atteindre 1014%, chiffre la filière (source La Réunion des rhums) .

Comparaisons avec les autres DOM et avec le vin

La filière a également contesté l’argument selon lequel "le rhum réunionnais serait le moins taxé de France, bien au contraire". Avant même la surtaxe qu'entrainerait l'application de l'amendement, La Réunion affiche déjà "la fiscalité la plus élevée des DOM", en intégrant droits d’accise, majoration régionale et vignette Sécurité sociale, met de nouveau en avant le directeur de la distillerie de la Rivière-du-Mât. 

Des taxes déjà en hausse ces derniers mois et années : plus 360% concernant la vignette de la Sécurité sociale en 5 ans, plus 42% depuis le 1er janvier pour la majoration de l'accise Régionale. "Sans oublier un octroi de mer de 13% ici, contre 2,5% aux Antilles". 

Le rhum de La Réunion est déjà le plus taxé des DOM, rappellent les professionnels (source La Réunion des rhums). 

Autre comparaison mise en avant : celle avec le vin. En 2026, une bouteille de vin produite et vendue en métropole supporte "environ 3 centimes de taxes, contre près de 4 euros pour une bouteille de rhum réunionnais, un montant qui pourrait dépasser 11 euros avec la nouvelle surtaxe. En gramme d’alcool pur, le rhum est déjà plus taxé que le vin”, a martelé Teddy Boyer.

Ces recettes étant destinées à financer les politiques de lutte contre l'alcoolisme, "nous contribuons déjà contre l'alcoolisation", met-il en avant. 

Lire aussi : Hausse de 42 % de la taxe régionale : “Le rhum réunionnais est le plus taxé d’Outre-mer”

Le vin est bien moins taxé en métropole que le rhum à la Réunion selon la filière (source La Réunion des rhums).

“Un bénéfice de santé publique très hypothétique”

Si la filière affirme ne pas nier les enjeux de santé publique, elle remet en question l’efficacité du levier fiscal tel qu’il est proposé : “La vignette Sécurité sociale a déjà augmenté de 360 % en cinq ans et nos ventes ont reculé de 13 % en l'espace de 5 ans pour retomber au niveau de 2014, mais il n’y a pas de baisse significative du nombre de personnes dépendantes”, argumente le président de La Réunion des Rhums. 

Et de s'interroger : "Les moyens de prévention sont-ils efficaces ?"

Les intervenants soulignent également que le rhum ne représente qu’une partie de la consommation des personnes alcoolo-dépendantes. En reprenant une récente étude de l'ARS, "47 % consommeraient du rhum, contre 53 % pour la bière, le vin et le whisky, sans que ces produits importés ne fassent l’objet, eux, d’une hausse comparable". 

"Faut-il sacrifier le rhum péi au profit d'alcools importés sans profit démontré", interroge le président. Dans un communiqué, la filière estime qu'in fine, l'amendement va "favoriser les alcools importés au détriment de la production locale et n'apporte en conséquence pas de solution pour lutter contre l'alcoolisme".

Dans l'étude de l'ARS, basée sur 200 adultes pris en charge dans des structures de soins addictologiques à La Réunion, ces derniers ont déclaré consommer principalement du rhum à hauteur de 47%, de la bière à hauteur de 28%, du whisky ou de la vodka (10%) et de vin (10%). 

"Une perte de 3 euros par tonne de canne"

Les professionnels dénoncent rien de moins qu'un risque de cessation d'activité des distilleries, en cas d'application de la nouvelle taxe, mais aussi une fragilisation de l'ensemble de la filière canne-sucre-rhum.

Président du Syndicat du sucre, Philippe Labro a insisté sur les conséquences indirectes de la mesure. “Ce n’est pas un choc fiscal, c’est un matraquage fiscal”, a-t-il déclaré, évoquant un doublement du prix moyen de la bouteille, susceptible de faire "disparaître le marché local du rhum au profit des alcools importés", car moins taxés dans l'amendement présenté.

Le président de Téréos Ocian indien rappelle par ailleurs que le rhum constitue un débouché essentiel pour la mélasse issue des sucreries. En cas de perte du marché local, cette mélasse devrait être exportée à des prix mondiaux très bas. “Cela représenterait une perte d’environ 3 millions d’euros par an pour la filière, soit près de 3 euros par tonne de canne”, a-t-il alerté, dans un contexte déjà fragilisé par la baisse des prix du sucre et les effets attendus de l’accord Mercosur.

"C'est la mort de la consommation locale au profit des alcools importés avec un euro en plus sur la bouteille de whisky contre 8 euros pour celle de rhum", s'insurge l'industriel. 

Lire aussi : Taxe sur le rhum : Fouassin appelle à une "table ronde", la filière canne alerte sur un risque de 3 millions d’euros de pertes par an

Olivier Fontaine : "Une forme d'hypocrisie"

Président de la Chambre d’agriculture, Olivier Fontaine a confirmé les craintes du monde agricole. “Dès qu’un maillon de la filière canne-sucre-rhum-énergie est fragilisé, c’est l’ensemble qui vacille”, a-t-il rappelé, soulignant que la valorisation par le rhum "premium" représentait un espoir de revenus supplémentaires pour les planteurs.

“Parler de taxation sans concertation, alors que la consommation risque de se reporter vers les alcools importés, c’est une forme d’hypocrisie”, a-t-il estimé, évoquant également les interrogations juridiques liées au fait que les Antilles ne seraient pas concernées par la mesure.

Il s'interroge sur un "jeu politique pour faire plaisir à certains élus et partis politiques".

Alexis Rivière : “Ce serait la fin de ma distillerie"

Fondateur de la distillerie Payet & Rivière à Sainte-Suzanne, Alexis Rivière a livré un témoignage plus personnel, au nom des microdistilleries qui ont émergé ces dernières années. Quatre nouvelles micro-distilleries doivent se lancer cette année, informe-t-il.

L'impact de la nouvelle taxe sur sa structure serait imparable : “Cette taxation, ce serait la fermeture de l’entreprise, j’ai neuf salariés, je leur dirai que la fête est finie.” 

Sur le fond, le distillateur s'interroge sur la logique suivie : “C’est gênant de vouloir construire des politiques de santé publique avec des revenus attendus sur un produit qui est déjà en décroissance et qui va s’effondrer si on le surtaxe.” 

Il pointe dans le même temps des avancées déjà palpables, à ses yeux, en matière de prévention : "Les jeunes d’aujourd’hui boivent moins, pas parce qu'on a multiplié les taxes mais parce qu'ils ne veulent plus boire et on annonce la désindustrialisation du territoire". 

Pour lui, l’amendement pose aussi une question de méthode : “Je suis extraordinairement surpris par l’absence de concertation (…) des élus qui ne nous reçoivent pas.” Il critique une forme de "stigmatisation" des producteurs, assimilés selon lui à des “barons” ou à des “nantis”. Evoquant plusieurs millions d’euros d’investissements engagés à titre personnel, souvent financés par la dette, “Je ne pense pas que le mot qui me colle au mieux dans les prochaines semaines soit ‘nanti’.”

Alexis Rivière dénonce par ailleurs le climat du débat, se sentant visé par des attaques qu’il juge injustes : “Nous traiter d’irresponsables, comme si on était insensible aux ravages de l’alcool, c’est très désagréable. Aucun Réunionnais ne peut rester insensible.”

Dans ce contexte, il dit saluer la position de la présidente de Région : “Je salue plus particulièrement madame Bello, qui prend dans ces débats une position digne et à la hauteur des enjeux.”

Un appel renouvelé à la concertation

L’ensemble des représentants réclame le retrait du texte et l'ouverture d'une "véritable concertation avec tous les acteurs et élus locaux", préalable à toute évolution de taxation. Ce serait l'inverse aujourd'hui : "La décision est imposée, puis la concertation est proposée à posteriori". 

Les producteurs de rhum ainsi que le Syndicat du sucre devraient s'associer mardi à la manifestation organisée par la chambre d'agriculture devant la préfecture, décrite comme un "cri de colère" par son président. Avec l'espoir de voir le gouvernement faire marche arrière. 

On n'en prend pas le chemin, dans un courrier aux élus, la ministre de l'Outre-mer a confirmé son maintien dans le projet de loi. 

Lire aussi : Avant le 49.3, Naïma Moutchou précise sa copie pour les Outre-mer

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