Soupçons d’emplois illégaux : Didier Robert, Alfred Ablancourt et Ismaïl Aboudou se défendent à la barre

« J’ai été pendant 10 ans président du conseil régional de La Réunion. Le chef de l’administration, c’est le président. Une fois que l’assemblée plénière a validé le nombre de postes, il m’appartient effectivement de pouvoir faire le choix des personnes. Je le fais souvent en concertation, mais il m’appartient de faire les choix et c’est ce que j’ai fait concernant les personnes présentes. » C’est Didier Robert qui a ouvert le bal des dépositions des prévenus à la barre, ce mardi 16 avril pour la deuxième journée du procès sur les soupçons d’emploi illégaux dans son cabinet de la Région.
Poursuivi pour détournement de fonds public et prise illégale d’intérêts sur la période de janvier 2015 à janvier 2021, l’ancien président de la collectivité a martelé sans sourciller les prérogatives qui étaient les siennes, expliquant que son directeur de cabinet Vincent Bègue ou le DGS Mohamed Ahmed étaient seulement chargés de « mettre en musique » la partition qu’il avait écrite. « Je n’ai pas l’habitude de me défausser en quoi que ce soit. Il n’appartient pas à un directeur quelconque de prendre une décision à ma place », a enchaîné Didier Robert.
Soupçons d’emplois illégaux : Didier Robert et 10 prévenus à la barre du tribunal correctionnel
Les trois cadres administratifs appelés à témoigner n’ont du reste pas décrit de manquements à la loi qui n’auraient pas été signalés ou sanctionnés, si ce n’est l’ancien DRH, Henri Nicole, en fonction jusqu’en 2015. « Sur les postes dans les lycées, le cabinet proposait des candidatures. Dès le départ, l’assistant de direction du cabinet descendait avec une liste de personnes à recruter dans les lycées. J’avais dit à cette personne que ce n’est pas comme cela que ça se passe, ce à quoi on m’avait répondu par un mail laconique disant qu’il fallait recruter ces personnes dans les lycées », a rapporté le désormais retraité.
Son successeur Afzal Patel, aujourd'hui en poste au Département, a longuement expliqué que la collectivité s’était engagée à partir de 2017 dans « une démarche d’amélioration des procédures » de contrôle du pointage en ligne des agents, notamment ceux de catégorie A, qui, pour environ un tiers d’entre eux, ne s’y soumettaient pas en arguant de leurs contraintes de service. Le témoin a par ailleurs assuré que même les reconductions de contrat des conseillers techniques (des sortes de chargés de missions engagés comme contractuels) échappaient au contrôle des Ressources humaines, et qu’il « pouvait y avoir des reconductions de contrat en dépit d’avis défavorables des supérieurs hiérarchiques ».
Quant au DGS de l’époque, Mohamed Ahmed, il s’est borné à déclarer que ses services ont mis en œuvre une politique administrative comme on en pratique « dans toutes les régions de France » où « il y a des services administratifs rattachés au cabinet ».
« Des erreurs contestables sur ce rapport de la CRC »
« Je suis de ceux qui pensent qu’il y a des erreurs contestables sur ce rapport de la CRC, notamment le refus de la CRC de prendre en compte une décision que le président avait actée dans un arrêté, je parle de l’organisation administrative. Il a une compétence, il tient cette délégation de l’assemblée. Cet arrêté relatif à l’organisation des services de la Région a été adressé au contrôle de la légalité. De mon point de vue, cette décision était légitime et l’administration, sur cette base, est amenée à mettre en œuvre cette organisation », s’est offusqué Mohamed Ahmed au sujet du signalement de la Chambre régionale des comptes à l’origine du procès.
Quand vient l’heure pour le premier conseiller technique de déposer à la barre, en milieu d'après-midi, l’auditoire se dit que le procès va enfin entrer dans le cœur du sujet. À 67 ans, Alfred Ablancourt est désormais à la retraite après une longue carrière dans les cabinets d’Elie Hoarau ou de la Civis (sous Michel Fontaine), en passant par un poste d’assistant parlementaire de Christophe Payet. De 2017 à 2020, il est embauché comme conseiller technique en charge de la proximité à l’antenne de la Région de Saint-Joseph. « Vous, vous ne regardez pas les étiquettes. Et on ne regarde pas la vôtre non plus », lui fait remarquer le président du tribunal Stéphane Duchemin.
« Votre travail ne nécessitait pas qu’on vous mette un remplaçant quand vous partiez en vacances. Vous aviez un bureau et un ordinateur, mais vous avez indiqué que vous aviez un cahier et que vous utilisiez votre ordinateur personnel. Vous écriviez des recours gracieux à la Caf ou des courriers pour les impôts. Il n’y a pas à La Réunion d'autres personnes que vous, d’autres guichets d’accueil ? », l’a interrogé la procureure de la République Véronique Denizot.
Soupçons d’emplois illégaux au cabinet de la Région : La stratégie d’enquête décriée par la défense
L’avocat d’Alfred Ablancourt, Me Gabriel Odier, a relevé « un rapport de synthèse des enquêteurs assez salé » pour son client, lesquels enquêteurs auraient estimé que son « travail aurait très bien pu être fait par les six secrétaires » de l’antenne saint-joséphoise de la Région, où se rendait un public en quête d’informations sur le bon de continuité territoriale ou les dispositifs de formation. Dans les faits, les personnes reçues profitaient de l’opportunité de l’entretien pour demander de l’aide dans bien d'autres domaines que les champs d'action de la Région.
« À votre connaissance, ces secrétaires ont-elles été entendues par les enquêteurs ? », a questionné l’avocat, qui connaissait bien sûr la réponse. Trois anciens collègues de bureau du prévenu, dont la personne en charge du nettoyage, mais surtout de l’ouverture et de la fermeture du site, ont ensuite défilé à la barre pour détailler les horaires de travail d'Alfred Ablancourt, à chaque fois présenté comme un agent assidu à la tâche. Le conseiller technique tenait même des permanences dans un local attenant pour assurer une proximité plus politique avec la population.
Quant à Ismaïl Aboudou, conseiller technique de 2016 à 2020, il s’est défendu avec une émotion certaine et un certain sens théâtral lors d’un long monologue durant lequel il a énoncé ses multiples activités, mais aussi ses difficultés relationnelles avec le DGA alors en charge de la culture. Auparavant, deux témoins avaient apporté leur caution au célèbre danseur. Suffisamment convaincant semble-t-il pour que le président Stéphane Duchemin ne lève la séance vers 19h30, sans que la procureure de la République Véronique Denizot ou les avocats de la défense ne puissent éventuellement interroger Ismaïl Aboudou. Il faut dire que le temps presse : huit autres prévenus doivent encore passer à la barre et le procès, censé s’achever ce mercredi, pourrait déborder sur une journée supplémentaire.


