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Réhabilitation d'Alfred Dreyfus : le rôle décisif d'Alexis Ballot-Beaupré, président réunionnais de la Cour de cassation

Ecrit par Julien Delarue – le dimanche 19 janvier 2025 à 06H37
à droite : Alexis Ballot-Beaupré en tenue de Premier président de la Cour de cassation (Peinte J-P Valéry)

Nouveau volet de notre série consacrée aux affaires criminelles et judiciaires liées à La Réunion. Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation, sous la présidence d'Alexis Ballot-Beaupré, a annulé sans renvoi la condamnation d'Alfred Dreyfus. Une décision qui a couronné des années de luttes judiciaires marquées par des falsifications, des manipulations et l'acharnement antisémite de l'époque. Retour sur le rôle crucial de ce magistrat d'origine réunionnaise dans une affaire qui a déchiré la France.

Le 12 juillet 1906, la France tourne une page sombre de son histoire judiciaire. Ce jour-là, les trois chambres réunies de la Cour de cassation, sous la présidence d'Alexis Ballot-Beaupré, rendent un arrêt historique : l'annulation sans renvoi de la condamnation d'Alfred Dreyfus, accusé à tort d'avoir transmis des documents secrets à l'Allemagne après la découverte d'un bordereau dans une corbeille. Une décision qui met fin à douze années d'une des plus grandes erreurs judiciaires de la Troisième République.

Une première cassation en 1899 : le chemin vers la réhabilitation

Mais avant, le 3 juin 1899, les trois chambres réunies de la Cour de cassation avaient cassé le jugement de 1894 condamnant d'Alfred Dreyfus à la déportation perpétuelle sur l’île du Diable, une dépendance du bagne de Cayenne. Elles avaient renvoyé l’affaire devant le conseil de guerre de Rennes. Revenu de déportation, Alfred Dreyfus comparut à nouveau devant un tribunal militaire. Le 9 septembre 1899, il fut condamné à dix ans de détention, suscitant de vives indignations.

Peu après, sous la pression du gouvernement dirigé par Waldeck-Rousseau, le président de la République Émile Loubet gracie Alfred Dreyfus le 19 septembre 1899. Mais cette grâce ne réhabilite pas pour autant l'officier, qui reste marqué par cette condamnation.

L'île du Diable à Kourou où Alfred Dreyfus a été détenu

Le combat pour la vérité reprend

Alfred Dreyfus, soutenu par son frère Mathieu, ses avocats et des figures comme Jean Jaurès, décida de continuer le combat. En avril 1903, à la tribune de l’Assemblée nationale, Jean Jaurès plaida pour une nouvelle enquête. Face à la mobilisation des Républicains, le ministre de la Guerre, le général Louis André, ordonna une investigation approfondie. Cette enquête mit à jour des preuves de falsifications à l'origine de la condamnation du capitaine Dreyfus.

En novembre 1903, Alfred Dreyfus et son avocat Maître Mornard déposèrent une requête en révision s'appuyant sur les révélations de cette enquête et les arguments présentés par Jean Jaurès. En janvier 1904, le procureur général Manuel Baudoin conclut que la réhabilitation était nécessaire pour que "triomphe la Vérité et la Justice".

Les débats devant la Cour de cassation

Le dossier fut confié aux chambres réunies de la Cour de cassation, dirigées par Alexis Ballot-Beaupré. Entre le 15 et le 22 juin 1906, les conseillers examinèrent le fameux "dossier secret" remis en 1894 au conseil de guerre de Paris. Ce document, censé prouver la culpabilité de Dreyfus, se révéla être un tissu de documents falsifiés.

Lors des audiences publiques, le conseiller Clément Moras présenta un rapport minutieux, passant en revue chaque pièce et témoignage. Pendant huit audiences, le procureur Baudoin dénonça avec vigueur les responsables de cette injustice, réclamant que l'annulation soit prononcée "sans renvoi".

L'arrêt historique du 12 juillet 1906

Le 12 juillet 1906, Alexis Ballot-Beaupré prononça l'arrêt attendu : la condamnation de Rennes fut cassée sans renvoi, réhabilitant Alfred Dreyfus. L’arrêt soulignait que "de l'accusation portée contre Dreyfus rien ne reste debout". Cette décision mit fin à un supplice judiciaire de douze ans.

Dans les jours qui suivirent, Dreyfus fut réintégré dans l’armée avec le grade de commandant et reçut la Légion d’honneur lors d’une cérémonie émouvante à l’École militaire. "Vive la Vérité, vive la République", déclara-t-il ce jour-là, marquant la fin d'un long calvaire.

Le rôle crucial de Ballot-Beaupré

Originaire de La Réunion et né à Saint-Denis en 1836, Alexis Ballot-Beaupré a joué un rôle essentiel dans la réhabilitation d'Alfred Dreyfus, particulièrement lors des deux révisions du procès. En 1899, après avoir été nommé rapporteur en remplacement d’Alphonse Bard, il s’appuya sur les notes laissées par ce dernier pour élaborer un rapport minutieux. Son analyse, basée principalement sur l’étude du fameux bordereau présent dans le "dossier secret", aboutit à une conclusion sans ambiguïté : « Le bordereau a été écrit non par Dreyfus, mais par Esterhazy (dont la trahison est à l'origine de l'affaire Dreyfus, NDLR). » Il recommanda alors l’annulation du jugement de 1894 et un renvoi devant un nouveau conseil de guerre.

Bien qu’on lui attribue des réserves envers les dreyfusards, son travail témoigne d’une rigueur qui dépassait ses opinions personnelles. Cela lui valut d’être critiqué par certains, notamment à travers des articles de presse. Pourtant, cette objectivité lui permit de gagner la confiance des partisans de Dreyfus.

Devenu président de la Cour de cassation en 1900, Alexis Ballot-Beaupré fut confronté à des choix délicats dans la nomination des rapporteurs. En 1906, il prit position en faveur du jugement au fond et rédigea l’arrêt de non-renvoi, marquant une évolution par rapport à ses conclusions de 1899. Cette décision provoqua l’ire des nationalistes, notamment de l’Action française, qui l’accusa de manipulation et lança une campagne virulente à son encontre.

Des détracteurs et des admirateurs

En 1908, l’un de ses détracteurs, Louis Cuignet, militaire français, également militant politique engagé à l'extrême droite, publia dans l’Action française une lettre particulièrement violente, reproduite ensuite sur des affiches et des tracts diffusés dans tout le pays. Il y décrivait Ballot-Beaupré comme le magistrat le plus indigne de son époque, ajoutant :

« Si vous êtes le premier en dignité, vous êtes aussi le premier en forfaiture et en infamie. »

Pourtant, son travail fut salué par Clément Moras, lors de son installation en tant que Premier président de la Cour de cassation, qui eut ces mots à son attention :

« Qui pourrait jamais oublier cette œuvre magistrale dans laquelle, au milieu des orages déchaînés, il a su tranquillement, honnêtement, dépouiller la masse des documents accumulés, déchiffrer les enquêtes, dissiper les nuages et les équivoques, trouver, pour exposer les faits vrais et rendre les sentiments justes, les expressions les plus dignes et dire le mot décisif »

Manuel Baudoin, procureur général près la Cour de cassation, écrira à Alfred Dreyfus pour louer l'impartialité d'Alexis Ballot-Beaupré dans des termes explicites :

"Au milieu des déchaînements de toutes ces hideuses passions acharnées sur vous, [il] a eu le courage de se dresser de toute la hauteur de sa conscience et de dire avec toute l’autorité qui s’attachait à son caractère le mot décisif. C’est lui qui vous a rendu l’honneur et a proclamé votre innocence."

On dira également d'Alexis Ballot-Beaupré qu’il fut "l’incarnation du droit". Le magistrat sut maintenir l'indépendance de la Cour face aux pressions politiques. En réhabilitant Alfred Dreyfus, le président Ballot-Beaupré a marqué une page essentielle de l’histoire judiciaire et républicaine de la France.

Alexis Ballo-Beaupré est enterré au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Notre série consacrée aux affaires criminelles et judiciaires liées à La Réunion :

Premier volet : Alain de Bernardy de Sigoyer : le faux marquis réunionnais, entre magie noire et crime passionnel

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