"Madagascar, future Ukraine de l'Afrique ?" : pourquoi La Réunion pourrait en subir les conséquences

Dans l’immense échiquier de l’océan Indien, Madagascar n’est plus tout à fait un simple acteur régional. Sous l’effet de crises internes et de rivalités internationales, la Grande île se retrouve au centre d’une compétition de puissances dont La Réunion, voisine européenne, risque de sentir l’écho (économique, stratégique et diplomatique). Explications.
L’expression a choqué lorsqu’elle a été suggérée par nos confrères de Madagascar Tribune : "La Grande île en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ? Plus qu’une métaphore de guerre, cette interrogation soulève une réalité géopolitique profonde dans toute la zone. Car un pays en crise interne peut devenir le terrain d’affrontement, ou bien de conciliation, entre grandes puissances aux visées divergentes. Dans le cas de nos voisins malgaches, la convergence de facteurs stratégiques, économiques et militaires confère à l’île une dimension qui dépasse sa seule géographie insulaire.
Flux économiques nouveaux
L’ambition malgache de rejoindre le cercle des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) en tant que "pays partenaire" illustre une volonté délibérée de redéployer sa diplomatie vers le Sud global, en quête d’investissements, de financements et d’une place plus affirmée dans un ordre international en recomposition. Ce repositionnement, plutôt alléchant sur le papier, vers les nations émergentes et les États non-occidentaux promet des flux économiques nouveaux à tout un peuple en proie aux crises conjoncturelles, mais offre aussi des marges de manœuvre qui pourraient fragiliser les alignements traditionnels. En clair, les cotes malgaches pourraient être la porte d'entrée à d'autres acteurs mondiaux, qui pourraient alors entraver la position française dans la zone.
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Illustration ces dernières semaines avec - un volet plus sensible de cette recomposition - la coopération militaire accrue avec la Russie. Moscou a livré des équipements et lancé des programmes de formation pour les forces armées malgaches, tandis que des entraînements opérationnels ont commencé en janvier 2026, avec l’objectif officiellement affiché de renforcer la souveraineté nationale face à des défis sécuritaires. Officieusement, la Russie pourrait lorgner Madagascar et tenter de venir fragiliser la France (et l'Europe donc) qui y joue le rôle principal.
Ce tournant stratégique n'est pas récent en soi, car il s’inscrit déjà depuis des mois dans un paysage global marqué par une "guerre de blocs" durable depuis le conflit ukrainien, l’Afrique et l’océan Indien n'étant plus périphéries lointaines, mais espaces où se jouent des équilibres d’influence, de légitimité et d’accès à des actifs critiques. À Madagascar, des observateurs locaux notent que des facteurs tels que les ports clés, les ressources minières (comme le graphite, matière stratégique pour les industries modernes) et la maîtrise des voies maritimes deviennent autant d’atouts convoités dans la compétition internationale.
Russie 🇷🇺
Pendant que le monde s'embrase, la Russie a déployé une quarantaine de ses soldats à Madagascar. Officiellement ? Pour former les forces armées Malgaches. pic.twitter.com/4DCETDm8Bo
— Cartes du Monde (@CartesDuMonde) January 16, 2026
Et La Réunion dans tout ça ?
L’analogie avec l’Ukraine, loin d’évoquer une guerre ouverte, sert en quelque sorte de grille de lecture. Car un État fragile voit sa légitimité politique conditionnée par des facteurs externes, sa sécurité devenir un langage central, et la bataille des récits s’intensifier dans des espaces d’influence contrastés. À Madagascar, cette « ukrainisation » potentielle se manifeste par la multiplication d’appuis extérieurs, le poids des organisations régionales et onusiennes réclamant un retour à l’ordre constitutionnel, et un pouvoir confronté à des impératifs contradictoires entre transparence et urgence pragmatique.
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La recomposition autour de Madagascar n’est pas sans conséquences pour La Réunion, qui n’est pas simple spectatrice de ces mutations. Proche géographiquement, l’île française est directement liée à la Grande Île par des réseaux économiques, des échanges humains et des chaînes logistiques régionales. L’intégration croissante de Madagascar dans les circuits des BRICS pourrait en faire une plateforme concurrente dans les services, les infrastructures portuaires ou l’attraction des investissements. Concrètement, La Réunion pourrait être mise au défi de repenser son rôle comme "hub indo-océanique eurafricain".
Russia landed 40 military personnel and 43 crates of weapons near Madagascar's capital on 20 December, Bloomberg reports.
The delivery wasn't handled by a routine attaché. It was personally overseen by Major General Andrey Averyanov, commander of GRU Unit 29-1-55 - a covert… pic.twitter.com/mIbpICjx4x
— Euromaidan Press (@EuromaidanPress) January 4, 2026
Sur le plan sécuritaire, les avancées de partenaires non-traditionnels à Madagascar intensifient une compétition d’influence qui place les intérêts français et européens devant des choix délicats. Faut-il renforcer la coopération bilatérale, soutenir les mécanismes régionaux de paix et de résolution, et éviter dans le même temps une polarisation qui pourrait fragiliser davantage une nation déjà sous tension ?
Histoire d'un blocus au Port
Au-delà des seuls enjeux malgaches, les mutations géopolitiques de l’océan Indien exposent La Réunion à des scénarios d’une gravité rarement envisagée jusqu’ici. Pour certains spécialistes locaux, la recomposition des alliances et l’affirmation stratégique de puissances telles que la Russie et la Chine dans la zone pourraient engager des risques directs pour l’économie et la sécurité de l’île française, on y revient. Ainsi, Jérôme Vellayoudom, docteur en intelligence économique et enseignant à l’Université de La Réunion, avance la plausibilité d’un blocus maritime ciblant Port Réunion, une sorte de scénario axé sur des hypothèses, principale porte d’entrée des biens et des ressources pour l’économie insulaire.
Cette hypothèse ne relève pas de la simple spéculation académique, puisqu'elle s’inscrit en fait dans le cadre d’une compétition globale redéfinie comme un continuum de "compétition - contestation - affrontement", où les routes maritimes stratégiques deviennent des lignes de front invisibles. Dans son analyse, Vellayoudom souligne que les tensions persistantes entre grandes puissances, conjuguées à la multiplication d’exercices navals et de présences militaires non traditionnelles dans la région, pourraient donner lieu à des blocages ciblés des approvisionnements vers l’île. L’idée n’est plus celle d’une confrontation armée conventionnelle, mais d’un outil de pression géopolitique. Et l’accès des navires aux ports réunionnais en cas de crise profonde avec un acteur extérieur sur fond de rivalités entre l’Union européenne et Moscou ou Pékin en serait l'illustration.
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Un tel blocus, qu’il soit imaginé comme un effet collatéral d’une crise régionale ou comme une stratégie délibérée de contestation de l’influence française, aurait des effets immédiats et lourds. A savoir l'engorgement des chaînes logistiques, la hausse des coûts de transport, ou encore les pénuries temporaires de biens essentiels et l'accentuation des risques sociaux dans une économie insulaire déjà vulnérable.
Recomposition profonde
Les choses sont finalement plutôt claires, puisque le diagnostic appelle une réflexion stratégique plus large sur le rôle de La Réunion dans un océan Indien en pleine effervescence géopolitique. Mais notre île n’est plus seulement une escale logistique, mais un point d’ancrage continental et maritime placé sous la loupe des grandes puissances. Dans cette optique, la capacité de la France et de ses partenaires européens à maintenir la stabilité, à sécuriser les axes maritimes et à proposer des cadres de coopération régionale devient une condition essentielle non seulement pour la prospérité économique, mais aussi pour la souveraineté stratégique de l’île dans un monde multipolaire et plus que jamais incertain.
Russie - Madagascar
Ce mec me fascine.
- Quand tu peux pas t'empêcher de faire une photo avec un représentant russe une fois par semaine.
- Quand tu as plus de photos sur ton compte Instagram avec des russes qu'avec des malagasy...#GenZMadagascar https://t.co/2OVqk9EWul pic.twitter.com/iWeuK8x5fr— Tatie Yamb (@TatieYamb) November 20, 2025
Derrière les sombres perspectives d’un terrain d’affrontements diplomatiques et stratégiques, l’enjeu fondamental reste avant tout intérieur à Madagascar qui devra rapidement réaffirmer une souveraineté, sans être pour autant l’otage de l’urgence. Les médias locaux le rappellent régulièrement : "Les autorités malgaches devront sans trop tarder instaurer des mécanismes de transparence et de contrôle démocratique."
C'est là tout le défi de son histoire : inscrire le pays dans une trajectoire de développement durable sans dépendances irréversibles. Ce chemin, sinueux et exigeant, conditionnera non seulement l’avenir malgache mais aussi l’équilibre d’une région où se croisent les ambitions des grandes puissances et où les voisins, comme La Réunion, devront réinventer leurs propres stratégies dans un monde en recomposition profonde.


