Tension avec la Russie : le scénario d'un blocus de Port Réunion est plausible selon Jérôme Vellayoudom

Docteur en intelligence économique, Jérôme Vellayoudom théorise depuis plusieurs mois une contestation par la Russie de l'influence française dans la zone sud-ouest de l'océan Indien. Selon lui, les autorités et entreprises réunionnaises doivent se préparer à des difficultés critiques sur les routes maritimes du Cap de Bonne-Espérance et du détroit de Malacca, en plus de celles observées depuis fin 2023 dans le détroit de Bab el-Mandeb.
Faut-il se préparer au pire ? En l'occurrence, envisager un blocus maritime de La Réunion orchestré par la Russie et/ou la Chine sur fond de tensions grandissantes qu'entretiennent ces super-puissances avec l'Europe et les États-Unis ?
« Vous devez avoir ce cadre géopolitique en tête, car c'est très certainement ce qui va organiser votre activité », a prévenu le chercheur en intelligence économique Jérôme Vellayoudom, face à un parterre de dirigeants d'entreprises et d'étudiants réunis lors d'un séminaire organisé par la CCI Réunion le 29 octobre dernier à Saint-Denis.
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Docteur en intelligence économique au laboratoire CEREGE de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Poitiers, Jérôme Vellayoudom enseigne la géopolitique du sud de l'océan Indien à l'École de management de La Réunion et à l'université de Nanchang, en Chine.
« Compétition – Contestation – Affrontement »
« Mon métier, ce n'est pas la géographie, ce n'est pas en soit la géopolitique, c'est l'intelligence économique, la guerre économique. C'est la question des interactions entre parties prenantes dans un écosystème de rapports de force et de rivalités. La géopolitique est un cadre d'analyse, un outil qui permet de passer au crible les différentes situations que nous avons à observer », livre-t-il au public en guise de présentation.
Avant de poser pour préalable à sa conférence le concept de « Compétition – Contestation – Affrontement » théorisé en 2021 par l'ex-chef d'état-major français des armées Thierry Burkhard. Un triptyque qui supplante l'ancienne « forme de continuum qui était Paix – Crise – Guerre », explicite Jérôme Vellayoudom.

Le chercheur réunionnais évoque un climat de tension permanente, « même en temps de paix, si tant est qu'il y ait jamais eu un temps de paix, parce que dès lors qu'il y a un équilibre de la terreur avec des ogives nucléaires, dès lors qu'il y a des sous-marins à la mer, c'est qu'il y a toujours eu un rapport de force. » Avec la guerre économique comme nouvelle doxa politique, il suffit de souffler sur les braises du ressentiment des populations d'anciennes colonies pour susciter un sentiment anti-français dont semblent encore s'étonner les éditorialistes des chaînes d'information.
« L'Indopacifique est un concept flottant »
Au passage, Jérôme Vellayoudom égratigne tout de même un autre concept ayant le vent en poupe dans les sphères de la géopolitique, de la sécurité maritime et de la compétition économique. « L'Indopacifique est un concept flottant. Il ne reflète aucune réalité anthropologique, ethnographique, culturelle ou historique. Les puissances elles-mêmes n'ont pas le même cadre de représentation de l'Indopacifique », cingle le délégué à l'Intelligence économique de la ville de Saint-Denis. À ses yeux, le concept offre surtout un cadre justifiant les manœuvres visant à contenir les velléités de suprématie en mer de la Chine.
Une approche biaisée ou erronée d'un contexte géopolitique peut interférer avec la question de notre propre relation à cet environnement régional, souligne Jérôme Vellayoudom. « Nous avons dans notre zone cinq des huit détroits les plus critiques pour le commerce mondial et les équilibres mondiaux », relève-t-il, en dessinant un scénario qu'il qualifie de plausible : en plus de la criticité sécuritaire en cours dans le détroit de Bab el-Mandeb, une montée en tension en mer de Chine, avec pour conséquence une insécurité dans le détroit de Malacca, doit être envisagée.
Citant un entretien avec la direction de CMA CGM à Singapour, le docteur en intelligence économique assure que le géant mondial français du transport maritime a déjà spéculé sur ce scénario de tension en mer de Chine.
Exercices navals de la Russie au large de Durban
« Ils nous disent : on n'est pas très inquiets, parce que ce scénario a été étudié et si jamais cela devait arriver, nous passerions par le détroit de Lombok. Cela veut dire qu'il y aura un engorgement à Lombok, avec de nouveaux flux qui seront réorientés, les possibilités de piraterie qui sont augmentées, les coûts d'assurance, bref toute une série de choses qu'il s'agit de prendre en compte avec, in fine, ne perdons jamais cela de vue : quel prix pour la box [conteneur] ? Et quel prix final du produit dans l'assiette du consommateur, ou alors dans les intrants des entreprises ? », cadre Jérôme Vellayoudom.
L'incertitude sécuritaire pourrait s'étendre à l'entrée sud du canal du Mozambique, en raison de la confrontation persistante entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine. En 2023, l'Afrique du Sud a organisé des exercices navals conjoints avec la Russie au large de Durban, contextualise le chercheur réunionnais, qui imagine « une triangulation de l'approvisionnement » de Port Réunion débouchant sur un blocus maritime.

« Contrairement à ce que disait un préfet de l'époque, on ne va pas attendre d'avoir mal pour crier. L'ensemble de la chaîne logistique et des organisations du territoire doivent s'entraider, anticiper, s'organiser, pour pouvoir être prêt et pouvoir faire baisser la tension et maintenir la stabilité sociale », alerte-t-il, en insistant sur la nécessité de penser les alternatives d'import substitution, de stocks et de production locale. La France et l'Europe doivent défendre leur principal point d'ancrage et de projection dans l'océan Indien qu'est La Réunion. Mais aussi réfléchir à ses propres stratégies d'influence, sans les réduire à de simples campagnes de communication.
Tentatives de déstabilisation
«Il y a un enjeu d'influence et de puissance de la France dans l'Afrique, parce que nous sommes sous le coup d'acteurs tiers hostiles, qui ne visent qu'à déstabiliser le territoire, et c'est déjà une action qui a été engagée par des proxy russes, et notamment le Baku Initiative Group », prévient Jérôme Vellayoudom.
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Un rôle de déstabilisateur ou de détonateur que la France a elle-même tenu en Afrique, tantôt soutenant un chef d'État, tantôt en fragilisant un autre, au gré de calculs aux résultats aléatoires, au point de se bâtir une désastreuse réputation sur le continent. La récente et rocambolesque exfiltration de Madagascar, via La Réunion, de l'ex-président Andry Rajoelina atteste de la persistance de ces pratiques.


