Livraisons d’armement, rapprochement économique et accès à l'océan Indien… ce rapport qui décrypte la "course à l’influence russe" sur Madagascar

Spécialiste du groupe Wagner et de l’entrisme russe en Afrique, l’ONG suisse INpact vient de publier un rapport édifiant sur la quête d’influence de Moscou à Madagascar, qui s’est accélérée depuis le changement de régime en octobre 2025. Avec pour but d'obtenir un accès pérenne à l'océan Indien.
A quelques jours d’intervalle, La Réunion s’est retrouvée ostensiblement raccrochée à l’actualité internationale liée à la guerre en Ukraine et aux tensions qu’elle suscite entre la Russie et l’Union Européenne. Pas plus tard que lundi 12 octobre, quand la Marine nationale a arraisonné au Sud de l’île un pétrolier supposé appartenir à la « flotte fantôme » et visé par les sanctions internationales depuis 2024.
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La France tente de reséduire un "partenaire historique"
Mais c’était déjà le cas une semaine plus tôt, à l’occasion du passage de la Mission Pégase dans le département entre le 2 et le 7 octobre. Une démonstration de la force aérienne française au cours de laquelle la ministre des Armées Catherine Vautrin s’est entretenue avec son homologue malgache, le général Ely Razafitombo Maminirina. Officiellement pour rappeler « le partenariat historique » entre ces deux « pays riverains du Canal de Mozambique » et évoquer les questions de sécurité, notamment du trafic maritime, dans la région.
De façon moins formelle, cela ressemblait beaucoup à une tentative de reprise en main des relations bilatérales avec le régime de la « Refondation de Madagascar », la junte militaire qui a pris les manettes du pays à l’occasion du mouvement Gen Z et la fuite du président Andry Rajoelina en octobre 2025.
Appel au "respect de la souveraineté"
Si elle a pris le plus grand soin pour les esquiver, Catherine Vautrin a été destinataire de nombreuses questions de la part des médias réunionnais et malgaches quant à une supposée « influence russe » grandissante dans la Grande île. Bottant en touche, la ministre a rappelé l’attachement de la France « au respect de la souveraineté des États », se gardant bien de toute référence à Moscou.
Et pourtant, cette rencontre avec le ministre des Armées malgaches, son invitation à bord d’un A330 MRTT français pour une démonstration de ravitaillement en vol d’avions Rafale, comme le déroutage du DF Peak ce lundi 12 octobre dans les eaux réunionnaises prennent un tout autre écho à la lecture d’un récent rapport de l’ONG suisse INPACT (Investigations with Impact).
Offensive "tous azimuts" de La Russie sur Madagascar
Dans une enquête parue en septembre dernier intitulée « Madagascar : l’offensive tous azimuts du GRU pour accéder à l’océan Indien », ce consortium international connu pour ses travaux sur l’activité du groupe Wagner en Afrique décrypte ce qu’il nomme une « course de la Russie pour l’influence à Madagascar », particulièrement visible depuis la prise de pouvoir du général Michaël Randrianirina.
Ce rapport de 40 pages, basé sur un travail approfondi d’Open source intelligence (OSINT) croisant articles de presse, documents officiels et exploration des réseaux sociaux, retrace l’accélération de l’entrisme russe à Madagascar depuis l’avènement des nouveaux hommes forts d’Antanarivo. C’est d’ailleurs à Moscou, deux semaines seulement après sa prise de pouvoir, que le président Randrianirina a réservé son premier voyage officiel.
La Grande île comme "plaque tournante du commerce sous sanctions" ?
Deux mois plus tard, en décembre 2025, Inpact constate l’arrivée à Madagascar de 40 hommes de l’Africa Corps, un organe du GRU, le service de renseignement militaire russe. Vont suivre de multiples « livraisons d’équipements militaires » : hélicoptères, chars, camions, drones et fusils d’un montant estimé entre 45 et 100 millions d’euros « présentés comme des dons », note le rapport.
Ayant détecté la présence régulière d’officiers russes d’Africa Corps au plus près de l’appareil d’Etat, l’enquête observe également une entreprise de rapprochement économique avec Madagascar, envisagée comme une possible « plaque tournante du commerce sous sanctions. »
A ce propos, le rapport relate un événement particulièrement éclairant sur la concurrence opposée à la France dans la Grande île. Alors que Paris s’était engagée en février 2026 à participer à la modernisation du port de Diego-Suarez moyennant un investissement de 30 à 40 millions d’euros, une délégation officielle russe a été reçue un mois plus tard sur le site pour visiter une entreprise de construction navale.

"Un hub logistique idéal" pour la flotte fantôme
Pour Inpact, cette visite illustre l’intérêt russe pour ce port en eaux profondes, bien placé sur d’importantes routes maritimes et qui représenterait « un hub logistique idéal pour des activités militaires et économiques dans l'hémisphère Sud », permettant de « faciliter les expéditions de pétrole et la flotte fantôme mondiale de pétroliers russes. »
Plus avant dans cette logique, les deux pays ont annoncé en mai dernier, à l’occasion d’un « forum international de sécurité » à Moscou, leur intention « de mettre en place une zone économique commune » aux deux États, à l’image de celle existant entre la Russie et la Biélorussie ou le Kazakhstan.
Dès le mois de février, Madagascar avait déjà annoncé sa volonté d’accueillir sur son sol Gazprom et Rosneft, les deux poids lourds russes de l’énergie, avec le dessein d’augmenter la capacité locale de stockage du carburant, relève encore le rapport. D’un autre côté, la Russie a mené une vaste campagne de recrutement de femmes malgaches afin de travailler dans des usines de confection de drones, tandis que des représentants d’A7, l’architecture bancaire clandestine conçue pour contourner les sanctions internationales frappant la Russie, ont également visité l’île.
Le "soft power" à plein tube
Outre ces rapprochements militaires et économiques, Inpact pointe également les nombreuses actions de « soft power » menées par la Russie à Madagascar : développement d’associations culturelles, d’actions en faveur de la jeunesse, invitation d’influenceurs locaux ou encore promotion de l’église orthodoxe russe.
« Ce qui nous a frappés, c’est la vitesse du déploiement des éléments russes dans le pays après le changement de régime », observe Lou Osborn, l’une des auteures du rapport contactée par Zinfos974. « Il y a un vrai effet miroir avec ce qu’on a pu constater au Togo, sur la façade atlantique de l’Afrique, avec la quête d’un ancrage régional dans une logique d’accès au contrôle des grandes routes maritimes », note encore cette analyste, surprise aussi par « la rapidité avec laquelle les responsables politiques malgaches ont adopté un discours pro-russe, s’y rendant en voyage et créant des partis politiques pro-russes. »
Tout en reconnaissant que, pour l’instant « l’ampleur de l’ambition russe (dans la région, NDLR) demeure incertaine », Inpact rappelle enfin que la Russie avait déjà entamé un rapprochement avec Madagascar du temps du président Rajoelina. Et que le soutien de la Russie, dont la « loyauté ne va qu'à ses propres intérêts », n’est donc d’aucune garantie de maintien pour le régime en place.
La quête "d’un point d’appui stratégique" dans l'océan Indien
Mais ces actions récentes sont perçues comme autant d’illustrations d’une « machine bien huilée » pour étendre l’influence russe dans la Grande île, pouvant offrir à Moscou « un accès potentiel à d'importantes routes maritimes et un point d'appui stratégique entre l'Afrique et l'ensemble de l'océan Indien », estime l’ONG suisse.
« Alors que le système commercial et logistique russe subit une pression croissante due aux sanctions – et repose de plus en plus sur sa flotte fantôme – , conclut le rapport, Madagascar pourrait offrir un port ami dans un emplacement clé, complétant le rôle joué par le Togo sur la côte atlantique de l'Afrique, où la Russie a mis en œuvre une stratégie similaire. »
L’arraisonnement du pétrolier DF Peak par la France et son déroutage vers La Réunion pour les besoins de l'enquête ne font que confirmer cette nécessité pour La Russie de trouver ce « point d’appui stratégique » qui lui fait défaut dans l’océan Indien.


