Les filières agricoles inquiètes : "l'Europe ne peut pas se désintéresser de ceux qui produisent à La Réunion !"

Une tribune signée de plusieurs institutions et coopératives agricoles réunionnaises appelle l’Union européenne à maintenir ses soutiens agricoles et halieutiques aux Outre-mer alors que se profile la future suppression, en 2028, de la "quasi totalité des dispositifs européens spécifiques aux outre-mer", écrivent ces organisations agricoles. Si ce cadre financier pluri-annuel venait à être mis en place, expliquent-ils, il menacerait la souveraineté alimentaire ainsi que des milliers d’emplois à La Réunion. Découvrez leur tribune :
L’Europe a toujours reconnu et pris en compte les défis des Outre-mer
Depuis la création de la Politique agricole commune (PAC) en 1962, puis celle du POSEI en 1989, et encore récemment avec la Politique commune de la pêche, l’Union européenne a toujours fait de la souveraineté alimentaire une priorité absolue de son action.
C’est ce qui explique que les politiques agricoles et de la pêche constituent le premier poste de dépense de l’Union européenne, car l’Europe a toujours fait le choix légitime de promouvoir une alimentation de qualité et accessible à tous les Européens, tout en permettant aux producteurs et aux transformateurs européens de vivre de leur travail, y compris en compensant, par des aides, les éventuels déséquilibres de marché.
Dans ce modèle, les aides européennes représentent en moyenne 74 % du revenu de la production agricole française.
Plus qu’un secteur économique, l’agriculture, tout comme la pêche, sont des biens communs européens, qui participent à l’équilibre des territoires, à leur cohésion et à la souveraineté alimentaire européenne.
Cette stratégie européenne se décline évidemment dans les départements d’Outre-mer – et donc à La Réunion – avec des politiques adaptées aux caractéristiques et contraintes particulières de nos territoires : le POSEI pour l’agriculture, le FEDER-RUP pour l’investissement, et le FEAMPA pour la pêche et l’aquaculture.
Ces dispositifs traduisent une évidence : produire, transformer et vivre à 10 000 kilomètres du continent européen coûte plus cher, prend plus de temps et demande de l’engagement et de l’ingéniosité.
La Réunion, un territoire exemplaire de la production locale
L’île a su bâtir un modèle agricole résilient, exemplaire, de plus en plus circulaire et durable.
Avec 35 000 hectares productifs, 6 000 exploitations, près de 70 % d’autonomie alimentaire en produits frais pour la viande et les fruits et légumes, et 4 000 tonnes de poissons pêchés couvrant 25 % de la consommation locale en produits de la mer, La Réunion a su créer un modèle unique.
Il repose sur la complémentarité des productions : d’un côté, des cultures vivrières répondant aux besoins de la population ; de l’autre, la culture de la canne à sucre, dont les revenus sécurisent les agriculteurs et dont la transformation constitue le premier poste d’exportation de l’île.
Toutes les filières agricoles réunionnaises bénéficient d’un soutien public européen, proportionné à la taille des exploitations et aux handicaps de compétitivité. Ce soutien, via le POSEI pour l’agriculture ou le FEAMPA pour la pêche, a permis de créer de la valeur économique, des emplois et des progrès environnementaux durables, sur terre comme en mer.
Une Europe de plus en plus déconnectée du terrain
Pourtant, depuis quelques années, l’Union européenne semble s’éloigner de ses propres principes.
D’un côté, elle impose à ses agriculteurs des règles toujours plus strictes, et de l’autre, elle multiplie les accords de libre-échange avec des pays aux normes sociales et environnementales bien moins contraignantes.
D’un côté, elle prône la reconquête de sa souveraineté agricole, notamment depuis la crise du Covid, et de l’autre, elle refuse d’augmenter les budgets agricoles et halieutiques des Outre-mer dans la prochaine période de programmation, voire envisage de les réduire.
De même, elle finance le renouvellement des flottes de pêche dans des pays tiers, tout en refusant ce même soutien aux pêcheurs réunionnais.
Le résultat est clair : malgré les efforts remarquables des producteurs ultramarins, les rendements baissent, les coûts explosent, et la concurrence déloyale des produits importés met en péril des filières entières.
Au fond, on exige d’eux d’être vertueux dans un marché où la vertu n’est pas récompensée, pendant que d’autres grandes puissances, comme les États-Unis ou la Chine, protègent leurs producteurs.
Une telle politique fragilise les agriculteurs, menace la souveraineté alimentaire et trompe les consommateurs.
Vers un choix européen incompréhensible et dangereux
En juillet dernier, la Commission européenne a transmis au Parlement européen une proposition de futur Cadre Financier Pluriannuel qui prévoit, à partir de 2028, la fin de la quasi-totalité des dispositifs européens spécifiques en faveur des Outre-mer.
Une telle décision, si elle était adoptée, représenterait une rupture historique des engagements pris par l’Europe envers ses territoires les plus fragiles.
Ce serait organiser la disparition de milliers d’exploitations agricoles, d’industries agroalimentaires et de pêcheurs, condamner des jeunes à l’exil, et compromettre la souveraineté alimentaire que l’Europe prétend défendre.
Comment parler de résilience ou de transition si l’Europe abandonne ceux qui, sur le terrain, en sont les acteurs ?
Redonner aux Outre-mer leur place en Europe
Les signataires appellent les eurodéputés, les élus réunionnais et le gouvernement à agir pour que la Commission revienne sur sa proposition et maintienne des politiques agricoles, de pêche et de cohésion fortes, adaptées aux réalités ultramarines.
L’Europe ne peut pas se désintéresser de ceux qui produisent à La Réunion.



