Les bichiques ne sont pas (encore) sauvés

Trois ans après sa mise en application, avec comme mesure forte l’interdiction de pêcher la moitié de l’année, c’est l’heure du bilan pour la nouvelle réglementation de la pêche des bichiques. Avant de repartir sur un nouveau cycle, une nouvelle concertation va être organisée avec les pêcheurs. Si des ajustements sont possibles, scientifiques et autorités préviennent : malgré des avancées, la survie du bichique n’est pas encore acquise.
« L’abondance du poisson est si grande dans certains cas que les embouchures en sont littéralement encombrées, et l'eau en contient une quantité si prodigieuse que les pêcheurs, faisant allusion à la forme des vagues, disent que les bichiques montent en rouleaux »... Cette description d’une pêche des bichiques aussi abondante à La Réunion n’est malheureusement pas récente. Elle nous vient d’Auguste Lantz, alors directeur du Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis, qui décrivait en 1890 la pêche aux alevins dans les embouchures. La pratique est bien enracinée dans la culture réunionnaise.

Une réglementation plus stricte
Depuis, les temps ont bien changé et le précieux alevin est devenu rare. À tel point que sa disparition est désormais clairement en jeu. Pour créer un électrochoc et sauver à la fois les bichiques et la pêche traditionnelle, une nouvelle réglementation a été adoptée fin 2021 à l’issue d’une phase de concertation avec les pêcheurs. Mesure forte : l’allongement de la durée d’interdiction de pêcher, passée de 15 jours à six mois. La pêche est désormais interdite de mars à août et autorisée de septembre à février.
La réglementation précise également les engins autorisés, les conditions de pêche, les quantités à respecter et instaure le principe d’une autorisation de la vente uniquement pour des pêcheurs professionnels (avec factures et déclaration). Quatre statuts distincts ont été créés, notamment ceux de marin pêcheur professionnel (en mer) et de pêcheur à pied professionnel dans les embouchures (aval de la limite de salure des eaux). L’objectif était de professionnaliser une pratique alors encore largement informelle.
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Près de 500 pêcheurs déclarés
Un objectif qui semble en passe d’être atteint. Trois ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation, la DEAL dénombre 19 pêcheries à l’échelle de l’île disposant désormais des autorisations environnementales et d’occupation du domaine public fluvial. En 2024, 497 pêcheurs étaient déclarés, dont 45 % en pêche de loisir et 55 % en pêche professionnelle.
On part de loin : au moment de lancer la nouvelle réglementation, une seule association pilote était agréée à l’échelle de l’île : la Fédération des pêcheurs traditionnels de bichiques de la rivière du Mât, dans l’Est.
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Les pêcheurs professionnels ont désormais l’obligation de faire remonter mensuellement leurs prises. Au 12 mai 2025, 5,3 tonnes ont ainsi été déclarées pour la saison 2024-2025. La pêche à pied professionnelle (dans les embouchures) domine largement les débats avec 85 % des prises déclarées. L’Est reste la capitale du bichique : 71 % des captures ont été réalisées dans les rivières du Mât et des Marsouins.

"Une prise de conscience"
Un chiffre qui ne reflète probablement pas (encore) l’ensemble des quantités réelles pêchées, mais illustre les avancées obtenues en termes de structuration de la pratique. L’évolution des déclarations est ainsi en nette progression : pour la saison précédente, elles étaient de 2,6 tonnes et de moins d’une tonne en 2022.
Pour Armand Métro, le directeur de la Fédération départementale de pêche et de protection du milieu aquatique (FDAAPPMA), la principale avancée est bien là : « En termes de régularisation, elles sont significatives. Toutes les embouchures sont en cours de régularisation, la filière se structure et se professionnalise. » La nouvelle association créée en direction des pêcheurs de bichiques non professionnels en rivière (en amont de la limite de salure des eaux) compte à elle seule 130 pêcheurs (ADAPAEF). Au-delà, il veut croire à une « prise de conscience collective », associant les pêcheurs mais aussi le grand public, les pêcheurs ont compris qu’ils seront les premiers bénéficiaires d’une meilleure protection”.

"Le combat est encore loin d'être terminé"
Reste la question principale : la nouvelle réglementation a-t-elle permis de faire revenir les bichiques ? Si des montées plus significatives ont été observées cette saison à Saint-Benoît et à Saint-Louis notamment, on est encore loin des montées observées par le passé.
« La tendance est à la diminution sur les 25 dernières années avec moins de jeunes individus qui rentrent dans les cohortes d’adultes, mais un temps d’incorporation des bichiques qui rentrent dans les rivières est nécessaire, il y a un temps de latence pour voir s’il y a un effet sur ces populations, nous n’avons pas encore ces signaux-là mais ce qui est encourageant c’est que les pêcheurs échangent et dialoguent de plus en plus, le combat est encore loin d'être terminé mais on est en marche, la vigilance reste de rigueur », encourage le directeur du bureau d’études OCEA Consult et grand spécialiste des bichiques, Pierre Valade.
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Il rappelle que le cycle de vie du bichique est complexe. Les bichiques vivant alternativement en mer et en rivière. Pierre Valade se veut cependant optimiste mais appelle dans le même temps à maintenir les efforts engagés, à l’heure où le réchauffement climatique accentue encore la pression sur une espèce qui doit déjà lutter contre de multiples menaces.
Le nouveau cycle de concertation doit être engagé dans le courant du second semestre.


