[Le Développement Humain Durable] Un peuple libre sans fers… sans faire

A chaque occasion, beaucoup de personnes rencontrées m’ont témoigné la nécessité de transmettre l’Histoire de La Réunion, la genèse de son peuplement non seulement pour comprendre notre phénotype mais aussi notre comportement. De la violence héritée à notre déférence trop marquée, il subsiste une hiérarchie sociale témoin que l’abolition reste inachevée…
Comment construire les vecteurs de l’émancipation dans une histoire si jeune, 355 années marquées par autant de systèmes économiques.
Le déni
Les violences héritées et parfois reproduites sont les stigmates d’une époque où nos grands-parents étaient vendus comme des biens meubles. Chassés au fusil dans leurs pays d’origines, capturés, enchaînés, déportés, mal nourris, violées, torturés…Que d’actes de barbarie, légitimés par le code noir, la signature de ce dont l’Homme est capable en matière de cruauté.
Comment s’affranchir de cet héritage macabre de 185 années sur nos 355 années de peuplement de La Réunion ? Peut-être par la réparation de ce crime contre l’humanité. Il s’agissait de créer les conditions pour construire une société fraternelle, plus juste quel que soit notre couleur de peau, not bon Dié, not Kosé pour que chaque vie trouve sa place, son épanouissement.
Mais le système a continué de mentir encore et encore au peuple réunionnais, aux affranchis, aux engagés trompés, aux décolonisés pour éviter leur retour aux sources.
Après l’abolition, la stratégie colonisatrice a perduré dans un système visant à faire l’impasse sur les cultures ultra-marines, arrachés à leur terre, déracinés de leur culture, de leur spiritualité. Il s’agit de priver les populations et leur descendance de tout repère identitaire jusqu’à affirmer que nos ancêtres sont des gaulois en opposition totale avec le phénotype des insulaires.
C’est une démarche imaginée, dépouillée de toute approche scientifique, en contradiction avec la nature et l’expression des gènes; tout cela pour inscrire une partie de l’humanité dans une posture de déni d’eux-mêmes, d’oubli de soi.
C’était alors sans compter sur l’esprit de résistance des Maronèr, des anti-esclavagistes de La Réunion.
Le miracle réunionnais du vivre ensemble
Aujourd’hui encore perdurent les vestiges de la discrimination raciale à laquelle s’ajoute la discrimination sociale.
En effet, les initiatives pour nous qualifier de descendants d’esclaves et d’engagés sont nombreuses, comme si les termes de descendants de Malgaches, d’Africains, d’Indiens, de Chinois, d’Européens…étaient trop valorisants.
Et pourtant, c’est à partir de cette union de plusieurs civilisations que s’opère le miracle réunionnais du vivre ensemble, se révèle le génie du botaniste émérite Edmond Albius.
Ce comportement d’une élite vise à inscrire le peuple réunionnais dans un processus d’infériorisation et enferme un bon nombre d’entre nous dans une inclinaison manifeste : le conditionnement à l’esclavage et à l’engagisme. Preuve que la décolonisation des esprits est un chantier toujours en cours.
Exhorter à la consommation
Il est difficile de lutter, un autre vortex nous guette, « On ne se rend pas compte à quel point on est influencé par les images véhiculées par la société. Les visuels de femmes censées incarner la femme parfaite inondent nos magazines, nos vitrines, nos écrans, mais qui a décidé des critères? Pas toi, pas moi… Comme toutes ces images vont dans le même sens, on les érige en vérité. Ça devient une norme, une évidence pour tout le monde. On ne se rend pas compte à quel point nos goûts sont ainsi façonnés, au point de nous leurrer nous-mêmes. On croit être libres dans nos préférences, et en fait on ne l’est pas tant que ça… ». Laurent Gounelle -Le Philosophe qui n’était pas sage (2012).
Dans un contexte social de plus en plus dégradé : chômage, isolement, pauvreté, enfermement urbain, exclusion, est-il prudent d’exhorter à la consommation ?
Des panneaux publicitaires, des prospectus chaque jour dans les boîtes aux lettres promettent une vie trop chère, inaccessible.
Est-ce bien raisonnable de soutenir un modèle de consommation perfusé aux énergies fossiles alors que nous sommes les victimes de la pollution et du réchauffement climatique, les réfugiés climatiques condamnés à fuir la montée de l’Océan Indien.
Extraordinaires possibilités
La précarité inscrit parfois notre peuple dans une indécente dépendance où chaque goutte d’eau : les quinzaines, les TUC, les CES, les emplois-jeunes, les CEC, les CAV, les CEA, les CUI… peut être source d’aliénation avec la starification des décideurs et l’asservissement du bénéficiaire.
Ce modèle de développement ne peut plus durer, il est dépassé, il a atteint ses limites.
« Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. [...] J'entends la tempête. On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées… ». Aimé Césaire - Discours sur le colonialisme (1950).
Parce que chacun d’entre nous a une partie de la solution, il nous revient la responsabilité d’apporter sa réflexion, son expérience, son expertise aux initiatives citoyennes, associatives pour co-construire La Réunion de demain.
Nous le savons tous, nous ne pouvons pas nous réclamer d’être un peuple libre, sans fers…sans faire.
A l’occasion de la semaine du développement durable, continuons d’être ce peuple en mouvement.
Soyons inventifs. Excellente semaine européenne du développement durable. Allons « Faire ».
A Sainte-Suzanne, le 29 mai 2018
Patricia COUTANDY
La militante,
3ème Adjointe déléguée à l’agenda 21 et Communication
Commune de Sainte-Suzanne


