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Gronde lycéenne, "bavures" policières… Qui alimente vraiment l’engrenage et la violence au cœur des manifs ?

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le dimanche 11 octobre 2026 à 15H47
Violences en marge de la mobilisation lycéenne, ici devant le lycée Patu de Saint-Benoît lundi 5 octobre.

Les images parlent d'elles-mêmes. Un projectile, une charge, un adolescent et des policiers blessés. Et, quelques rues plus loin, des lycéens qui répètent qu’ils étaient venus pour défendre leurs droits, pas pour casser. Des flics qui assurent faire leur travail. À La Réunion comme dans l’Hexagone, la mobilisation a pris une tournure plus sombre. Les affrontements posent une question vieille comme les conflits humains, mais toujours aussi difficile à trancher. Jusqu’où la violence nourrit-elle celle qu’elle prétend combattre ?

Les images tournent en boucle. Les policiers qui chargent, les jeunes qui courent, des cris, des boucliers qui se lèvent à hauteur des matraques. Les vidéos changent ensuite de téléphone, de compte, de commentaire. Chacun y trouve de quoi conforter son idée. Pour les uns, la preuve d’une police brutale. Pour les autres, celle d’une jeunesse devenue incontrôlable.

Entre les deux, des blessures, des dégradations, des policiers pris pour cible et des adolescents qui n’avaient pas prévu que leur mobilisation finirait ainsi. Avec des camarades amputés d'une main ou d'une partie de la vue.

"Là pour défendre nos valeurs"

Cette semaine à Saint-Benoît, Mathéo et Laïa, rencontrés par Zinfos974 aux abords du lycée Patu-de-Rosemont, étaient venus défendre leurs droits. "Les débordements, disent-ils, ont brouillé leur message. En fait, ça nous décrédibilise. De base on était là pour nos droits, pas pour tout ça."

La frustration de voir une revendication disparaître derrière les images de poubelles incendiées et de projectiles lancés contre les forces de l’ordre est forte, très forte. "On est là pour défendre nos valeurs. Eux ils veulent casser. Après on va être associés à eux et ça va tout gâcher", regrettaient des lycéens de Georges Brassens, le vendredi précédent, lors de l'acte I de la mobilisation.

Ces témoignages montrent bien qu'une mobilisation n’est jamais une foule parfaitement homogène. Certains bloquent leur lycée, d’autres viennent soutenir le mouvement, quelques-uns s’en prennent aux biens ou aux policiers. Et "tous ne se reconnaissent pas dans les gestes des autres".

Mais les violences ne se résument pas aux dégradations. Dans l’Hexagone, plusieurs adolescents ont été grièvement blessés lors d’interventions policières. C'est du factuel. À Lens, un lycéen de 15 ans a perdu une main après l’explosion d’une grenade de maintien de l’ordre.

Lire aussi : "Battles d’aura" : c'est quoi ces duels de charisme qui s’invitent dans les manifestations lycéennes ?

À Tours, un adolescent de 16 ans a perdu un œil après un tir de lanceur de balles de défense, selon les informations rapportées par la presse nationale. Les circonstances précises et les responsabilités doivent être établies par les enquêtes diligentées par l'IGPN, la police des polices.

Ces blessures ont certainement donné une tout autre dimension au débat. On ne parle plus seulement des moyens de l’école ou de Parcoursup, mais aussi de la manière dont l’État répond à ceux qui contestent. Autrement dit, la violence est devenue, à son tour, un motif de mobilisation. C'est sur ces points que plusieurs grandes thèses sociologiques trouvent écho.

Quand la réponse nourrit la colère

La sociologue italienne Donatella della Porta étudie depuis des années les rapports entre mouvements sociaux et forces de l’ordre. Dans son article On Violence and Repression, publié en 2014, elle décrit un phénomène bien connu des chercheurs. "La répression peut parfois renforcer les mouvements qu’elle cherche à contenir, en alimentant l’indignation et en rapprochant des manifestants qui, jusque-là, ne partageaient pas les mêmes motivations."

Elle résume ce risque ainsi : "La répression produit parfois une escalade de la violence plutôt qu’elle ne la contrôle. Ce n’est pas une loi universelle. Une intervention peut empêcher des violences, disperser un rassemblement ou protéger des personnes. Mais elle peut aussi, lorsqu’elle est jugée disproportionnée, ajouter une colère à celle qui existait déjà."

Lire aussi : "Sommes-nous invisibles ?", "Pense-t-on vraiment à notre avenir ?" : pourquoi la colère gagne les lycées réunionnais

En suivant cette théorie, un lycéen venu protester contre ses conditions d’étude peut ainsi se retrouver mobilisé contre une intervention qu’il estime injuste. Une blessure devient l’affaire de ses camarades. Une vidéo circule. La colère change d'angle, parfois de dimension.

Le mécanisme fonctionne aussi dans l’autre sens. Des policiers pris pour cible peuvent considérer que la situation leur échappe, durcir leur intervention et se retrouver face à des manifestants encore plus hostiles. "Chacun répond alors à ce qu’il vient de subir, ou à ce qu’il croit que l’autre s’apprête à faire", précise la sociologue.

Expliquer cet engrenage ne revient donc pas à excuser les violences. Un jet de pierre reste un acte dont l’auteur doit répondre. Un usage illégal de la force doit pouvoir être sanctionné. Mais la responsabilité individuelle n’empêche pas de regarder la dynamique collective.

Même image, nombreuses interprétations

Les syndicats de police ont vivement réagi aux accusations visant les forces de l’ordre (les représentants locaux n'ont pas donné suite à nos sollicitations). Dans un communiqué commun, plusieurs organisations ont appelé à "rétablir l’ordre, mais aussi les faits", dénonçant une présentation qu’elles jugent partielle des événements. Leur rappel n’est pas anodin. Des policiers ont été blessés, des établissements dégradés et des projectiles lancés. Les forces de l’ordre ont aussi pour mission de protéger les personnes et les biens.

Reste à savoir comment elles remplissent cette mission. Le principe de "proportionnalité", que l'on analyse dans tous les sens, impose que "l’usage de la force soit nécessaire et adapté aux circonstances". L'est-il vraiment ?

Les membres du gouvernement, dont le Premier ministre Sébastien Lecornu et le premier flic de France Laurent Nunez, ont tenté d'écarter les doutes sur ce point. Mais conséquence directe ou indirecte, le gouvernement a d’ailleurs suspendu l’utilisation de certaines grenades dans le cadre des manifestations lycéennes après les blessures graves recensées.

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La Ligue des droits de l’Homme, de son côté, a dénoncé une "répression" qu’elle juge "excessive" et annoncé des démarches auprès d’instances de contrôle, dont les rapporteurs spéciaux de l’ONU. Là encore, les accusations doivent être examinées, pas simplement répétées comme des verdicts.

Une séquence vidéo peut être accablante. Elle peut aussi être incomplète. Elle montre un geste, rarement toute la journée. Il faut enquêter, entendre les témoins et confronter les versions. Mais il serait tout aussi commode de détourner les yeux lorsque les images montrent un adolescent blessé.

À Besançon, une autre scène a circulé. Des policiers abaissent leurs boucliers et retirent leurs casques face à une foule compacte de lycéens. Dans cette séquence, la confrontation ne dégénère pas davantage. La journée a connu d’autres incidents, mais ce moment est venu rappeler qu’un face-à-face tendu n’est pas condamné à finir dans la violence. A bon entendeur...

La sociologue italienne ajoute : "Le maintien de l’ordre ne se mesure pas seulement au nombre de personnes dispersées ou interpellées. Il se joue aussi dans les décisions qui permettent d’éviter un affrontement."

D'où vient la colère ?

Le psychologue Albert Bandura a montré que les comportements peuvent s’apprendre par observation et imitation. Dans Aggression. A Social Learning Analysis, paru en 1973, il analyse "la manière dont les conduites agressives peuvent être renforcées par l’expérience. Voir la violence se répéter peut la banaliser. Mais cela peut aussi provoquer le rejet." Les lycéens réunionnais qui refusent d’être associés aux casseurs en donnent une illustration.

Le sociologue Doug McAdam, dans Political Process and the Development of Black Insurgency (1982), aide à comprendre comment un mécontentement individuel devient une mobilisation collective. "Il faut que des personnes reconnaissent un problème commun, croient qu’elles peuvent agir ensemble et trouvent les moyens de le faire. Les revendications scolaires constituent le point de départ. Les affrontements peuvent ensuite transformer le mouvement, attirer de nouveaux participants ou en éloigner d’autres."

Lire aussi : "Les forces de l'ordre n'ont pas pour instruction d'affronter les lycéens" : ce qu'il faut retenir de l'allocution du Premier ministre

Pierre Bourdieu, le grand sociologue de notre époque, avec la notion de "violence symbolique", invite à "regarder les rapports de domination qui ne prennent pas toujours la forme de coups". Les Pinçon-Charlot, dans La Violence des riches, analysent quant à eux "la violence sociale produite par les inégalités et les rapports économiques".

Ces travaux ne permettent pas de conclure que la précarité ou le sentiment d’injustice conduisent mécaniquement à la violence. Ils rappellent simplement que la colère ne naît pas toujours au moment où le premier projectile est lancé.

Apaisement et réponses

À La Réunion, les lycéens dénoncent les conditions d’étude, les moyens des établissements et l’incertitude de leur avenir. Ces revendications ne justifient pas les dégradations. Elles méritent néanmoins d’être entendues indépendamment des débordements.

Sébastien Lecornu a lui-même reconnu que la colère des jeunes "ne vient pas de nulle part", tout en défendant le rôle des forces de l’ordre. Mais les paroles d’apaisement ne suffiront pas si les réponses concrètes tardent à venir.

La violence appelle-t-elle la violence ? Parfois, oui. Mais elle peut aussi provoquer la peur, le rejet ou le désir de ne pas reproduire ce que l’on vient de voir. Rien n’est écrit d’avance.

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