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Il filme les baobabs de Madagascar pour tenter de les sauver de l'extinction

Ecrit par Thierry Lauret – le samedi 6 septembre 2025 à 17H48
Photo : Cyrille Cornu

Scientifique au Cirad devenu documentariste, plusieurs fois primé pour ses films sur les baobabs de Madagascar, Cyrille Cornu tente d'alerter le public sur les risques d'extinction de ces plantes majestueuses, emblématiques et pour la plupart endémiques de la Grande Île.

À l’écran, la silhouette massive et tortueuse de « la grand-mère », le nom affectueux donné par les Malgaches du plateau de Mahafaly (sud-ouest de la Grande-Île) à ce baobab âgé de plus de 1.600 ans, se découpe en ombre chinoise sur fond d'une magnifique nuit étoilée.

Avant de devenir documentariste au mitan des années 2010, Cyrille Cornu était chercheur au Cirad. Mais ce spécialiste d’études de la biodiversité à partir d’informations spatiales faisait déjà ses propres photographies lorsqu'il partait en expédition à Madagascar, pour recenser et caractériser les populations de baobabs préalablement observées sur des vues satellites.

Photo : Cyrille Cornu

Parmi ses plus marquantes publications scientifiques figure un article coécrit en 2016 sur la vulnérabilité face au changement climatique de trois espèces menacées de baobabs (Adansonia grandidieri, A. perrieri et A. suarezensis). Avec ses collègues chercheurs, Cyrille Cornu utilise les données satellite pour modéliser la disparition annoncée, parfois à l'horizon d'une trentaine d'années à peine, de ces espèces rares.

Tsitakakoike a vécu plus de 1.300 ans avant de périr par le feu

Son premier documentaire, Baobabs, entre terre et mer (2015), relate son expédition en pirogue à voile menée avec des marins vezo pour filmer des baobabs accessibles seulement depuis la mer, entre Tulear et Morondava. Le dispositif est léger : un appareil photo Canon 5D et son fixeur malgache Wilfrid Ramahafaly pour l'accompagner.

L'une des images marquantes du film, qui fera le tour des festivals et obtiendra notamment un grand prix à Sondrio en Italie, reste selon l'auteur l'immortalisation de Tsitakakoike, le nom malgache donné au plus grand baobab connu à l'époque dans le pays, qui atteint 27,30 mètres de circonférence. La datation carbone lui octroie à l'époque un vénérable âge, entre 1.300 et 1.500 ans. Il a disparu quelques années seulement après le tournage : Cyrille Cornu soupçonne un impact du changement climatique, bien que cela reste difficile à prouver.

Surnommé Tsitakakoike par les Malgaches, ce baobab a vécu plus de 1.300 ans avant de succomber au changement climatique . (Photo Cyrille Cornu)

Puisqu'il faut toujours un message, alors le documentaire Baobabs, entre terre et mer  parle selon son auteur de « l'impact de la déforestation sur les baobabs. Quand on fait un film il faut une narration. Le film a eu un succès incroyable : je n'ai pas eu de complexe, je l'ai inscrit partout, dans tous les festivals, à la fin il a été diffusé dans 70 pays de la planète, il a gagné des Grand prix. Il a été aheté par France Ô, il est passé à La Réunion où j'ai beaucoup d'amis, j'étais très content. Puis il a été diffusé sur TV5 Monde, c'était une ouverture encore plus large. Il a même été acheté par la RAI 3, l'équivalent d'Arte en Italie », rembobine Cyrille Cornu.

Ses fruits sont riches en vitamince C et en calcium

L'idée de se mettre en disponibilité du Cirad et de se consacrer aux tournages, toujours avec des moyens techniques et logistiques limités pour garder cette proximité avec la nature et les populations qu'il filme, fait rapidement son chemin.

« Cette reconnaissance m'a un peu décomplexé sur l'idée d'en faire un autre », confie Cyrille Cornu, qui s'oriente sur une série documentaire en trois épisodes, distincts les uns des autres, sur le baobab. Le premier épisode, Mamody le dernier creuseur de baobab (2022), a été diffusé sur Ushuaïa TV.

Le film suit le quotidien d'un habitant du petit village d'Ampotaka (400 habitants) situé sur le plateau de Mahafaly, afin de découvrir comment les familles et leurs élevages survivent à la sécheresse grâce à des réservoirs creusés à l'intérieur des troncs de baobabs.

Ce premier épisode de la série illustre l'importance du baobab, dont les propriétés nutritionnelles permettent, grâce notamment à la pulpe des fruits, de fournir du calcium et de la vitamine C aux enfants du village. Vidé de son intérieur, le tronc d'un baobab peut recueillir des milliers de litres d'eau, permettant aux villageois de survivre durant la sècheresse.

Le documentaire, dont la portée anthropologique s'affirme au fil de superbes plans de la vie quotidienne, donne à voir comment Mamody, personnage principal, transmet son savoir de creuseur à son fils, lequel lui succédera après sa mort. Une occupation laborieuse et pénible, mais vitale, qui s'inscrit par ailleurs dans une relation mystique à la nature que suggèrent les images du documentariste, et renfrocées par les témoignages et rites des Malgaches du village.

« Les baobabs sont des plantes géantes »

« Ils 'agit aussi de donner la parole à une humanité qu'on oublie. Ils sont rompus à l'exercice de vivre dans la nature et ils ont une qualité de résilience qu'on a perdue », observe le documentariste. Mais leur habitat même est menacé : selon les datas de Global Watch Forest, 38 % de la forêt de la région du Menabe (l'ancien royaume des Sakalava) a disparu depuis 20 ans.

« Les baobabs ne sont pas de simples arbres, ce sont des plantes géantes. Tout est vivant à l'intérieur, et c'est pour cela qu'il se régénère quand le creuseur de baobab évide son tronc », souligne Cyrille Cornu, qui s'embarquera bientôt pour l'Ouest de Madagascar pour une descente en pirogue de 170 km du fleuve Mangoky (sur 800 km de long au total), dans le cadre du tournage du second épisode de sa série.

Face à l’urgence climatique et à l’intensification de la déforestation, le propos du chercheur a évolué. « Au départ, je me concentrais sur la caractérisation des espèces et de leur écologie. Mais en constatant les effets dramatiques de la déforestation, je me suis senti dans l’obligation de sensibiliser le public à cette situation. L’observation de taux de mortalité élevés chez les vieux baobabs me conduit également à suspecter un impact du changement climatique, que j’essaie de documenter à travers mes films et publications. Si cette tendance se poursuit, dans trente ans, une grande partie des baobabs de l’île et de leurs forêts aura disparu. Le message est crucial à transmettre », assène Cyrille Cornu.

Le documentariste garde espoir : il sait que le baobab est une espèce symbolique de la biodiversité qui laisse peu d'humains indifférents. « Le baobab, c'est un peu l'équivalent des baleines ou des éléphants, mais dans le milieu végétal. C'est peut-être une chance : de part leur gigantisme, ils nous fascinent. Ce sont de formidables ambassadeurs pour sensibiliser le public », conclut-il.

Lire aussi : Madagascar a donné naissance au baobab d'Australie, selon une étude scientifique

Etiquettes : Environnement | Madagascar

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