Trafic de zamal Réunion-Maurice : comment les avocats de la défense ont obtenu "une réduction drastique des réquisitions"

Hier, jeudi 11 juin et ce matin, vendredi 12 juin, les avocats des prévenus poursuivis pour avoir pris part à une importante filière d'exportation de zamal entre La Réunion et Maurice ont su convaincre les juges de prononcer des peines bien en deçà de celles requises par le parquet de Saint-Denis.
Douche froide jeudi 11 juin en fin de matinée quand le substitut du procureur, Antoine Tur, égrène les peines de prison requises pour chacun des douze prévenus, poursuivis pour avoir exporté des centaines de kilos de zamal à Maurice. Un trafic d'ampleur puisqu'il est estimé entre à près d'une tonne, entre 2023 et avril 2025. Soit une valeur marchande sur l'Ile sœur qui frise les 23 millions d'euros.
Au terme du réquisitoire, les quatre têtes d'affiche cumulent à elles seules 31 ans de prison. Dix ans de prison ferme sont réclamés pour Laurent Mariaye, seul récidiviste de la bande à tiroirs. Sept ans pour les deux autres logisticiens qui l'ont précédé, Guito Louis et plus tôt encore Gaëtan Petitdemange. Sans oublier l'incontournable Bertrand De Boisvilliers, capitaine de l'Abyss et donc clé de voûte de l'affaire, sans qui les juteux sacs de zamal n'auraient jamais pu rejoindre les speeds boat mauriciens, au large de Sainte-Marie.
"Faire tomber ce mythe ou ce fantasme”
Les avocats des petites mains du trafic ont ferraillé les uns après les autres pour tenter de ramener à de plus justes proportions les peines requises à l'encontre de leurs clients, comprises entre trois et quatre ans de prison dont une partie avec un sursis probatoire. Ce vendredi matin 12 juin, le procès s'est poursuivi avec les plaidoiries des avocats des quatre principaux mis en cause.
Le bâtonnier Frédéric Hoarau a été le premier à prendre la parole pour fustiger la presse en ligne et le ministère public, accusés d'avoir braqué les projecteurs sur Bertrand De Boisvilliers de manière “malsaine”. L'avocat ne comprend pas pourquoi son client devrait “être plus moral que les autres” sous prétexte qu'il était à la fois directeur de cabinet de la mairie de Sainte-Suzanne, plus diplômé et plus instruit que les autres et surtout bien mieux payé. Me Frédéric Hoarau clôt le chapitre en appelant les juges “à davantage de justesse”, les invitant “à faire tomber ce mythe ou ce fantasme”.
“Il ne vivait pas dans l'opulence...”
Le conseil balaie aussi d'un revers de main l'idée que Bertrand De Boisvilliers se serait rempli les poches grâce au juteux trafic entre les deux îles. “Nous ne sommes pas en présence d'un enrichissement phénoménal même s'il a touché de l'argent du trafic. Il ne vivait pas dans l'opulence...”, soutient l'avocat. Sans rappeler que son client a lui-même avoué avoir reçu un peu plus de 60.000 euros en cash sur 21 mois pour cinq voyages. Et qu'un autre prévenu a précisé qu'il touchait au contraire 30.000 euros par voyage.
De toute façon, Bertrand De Boisvilliers a une excuse pour avoir succombé à la tentation de l'argent facile. Car il souffrait d'une addiction au jeu, fréquentant le casino mais surtout les parties de poker clandestines. C'est par ce biais qu'il est “tombé dans l'engrenage”. Mais comment a-t-il pris goût aux jeux d'argent ? Là encore, Me Hoarau a un sacré atout dans sa manche.
La princesse et “le vilain boug”
Tout commence presque par un conte de fée. Un jour, un des amis de Bertrand De Boisvilliers se retrouve à dépanner une jeune femme qui est à la rue. La situation est transitoire mais il a peut-être une solution pour elle que l'avocat rapporte ainsi : “Y connaît un vilain boug mais il est gentil.” Voilà comment l'ex-directeur de cabinet aurait “trouvé une princesse” en jouant les Bons Samaritains.
Quant à son addiction au jeu, elle ne serait pas de son fait. L'idée lui aurait justement été insufflée par sa princesse. “Elle lui fait découvrir le jeu. Il prend le virus et ils jouent ensemble. Puis chacun de son côté et il finit par jouer tous les soirs sans elle...”, déroule le bâtonnier Hoarau. La spirale infernale est en marche. Les prêteurs sur gage entrent en scène avant de “réclamer l'argent avec des intérêts à votre porte”.
« L’engrenage du bateau »

A cette époque, le bras droit de Maurice Gironcel a déjà acheté son bateau, “en partie avec l'héritage laissé par ses parents”. Le bateau coûte 140.000 euros mais il faut en plus régler les frais de l'anneau. C'est ce que l'avocat nomme “l'engrenage du bateau”.
L'avocat poursuit : “Voilà comment il est tombé dans ce trafic. Parce qu'il vit au-dessus de ses moyens et parce qu'il a des dettes financières... Il est à ce point enfermé dans son addictologie qu'il ne réfléchit plus. Il continue en dépit de l'arrestation de Petitdemange dont il sait qu'il risque de parler. C'est d'ailleurs ce qui va se produire.”
“C'est le sursis probatoire qui doit être priorisé”
Me Hoarau estime que “cette arrestation a été salvatrice” avant de demander au tribunal : “Il faut prévenir la récidive et là c'est le sursis probatoire qui doit être priorisée.”
Me Julien Baracco, en défense de Gaetan Petitdemange, reproche au ministère public de réclamer des peines exemplaires “pour envoyer un message à l'extérieur de cette salle d'audience”. “Cette condamnation ne va pas avoir le moindre incident sur le trafic de stupéfiants mais elle risque de dévoyer le dossier”, prévient-t-il.
“Quelles peines allez-vous prononcer demain si vous avez à juger des gros bonnets de Paris ?”
Il invite en quelque sorte les magistrats à remettre les pieds sur terre. “Ces peines correspondent à celles prononcées en métropole pour des réseaux structurée”. Et d'interroger les juges : “ Quelles peines allez-vous prononcer demain si vous avez à juger des gros bonnets de Paris ?”
Concernant son client, l'avocat soutient qu'il “n'est pas un élément essentiel de ce trafic car il continué après son arrestation”. Et puis il interroge le tribunal : “Où sont les biens immobiliers de M. Petitdemange ?” Pour lui, son rôle se limite à celui d'un simple “guetteur qui a joué les intermédiaires à certains moments” avec peu de gain à la clé.
“Des réquisitions criminelles éloignées du dossier”
Me Jean-Christophe Molière partage la même vision que “toute la défense qui s'est insurgée contre les peines requises par le parquet”. Il affirme que “les 50.000 euros d'amende et les 10 ans de prison ferme, réclamés contre {son} client, sont des réquisitions criminelles éloignées du dossier”. Il illustre son propos en prenant des points de comparaison. “Quand on pourra faire juger les commanditaires à Maurice, à combien allez-vous les condamner ?” Il prend encore en référence “la vague blanche”, liée à l'explosion de trafic de cocaïne.
“Dans le dossier Bley, il prend six ans pour des kilos et des kilos de cocaïne. Il faut donc rester raisonnable”, lance-t-il aux magistrats avant de les inviter à opérer “une réduction drastique des réquisitions”. Sans faire l'économie de rappeler que son client est en état de récidive mais en précisant que “Laurent Mariaye, a seulement participé à l'export de 100 kilos de zamal pour 20.000 euros de gain entre janvier et avril 2025”.
“Quand la DZ mafia arrivera à La Réunion, vous allez inventer des peines ?”
Le bâtonnier Georges-André Hoarau a fermé la marche des plaidoiries en affirmant que “le dossier est un soufflet que le tribunal va dégonfler car il va accoucher d'une sourie.” Il convient que son client doit être condamné mais la question est de savoir : “Pour combien de temps ?” Pour lui aussi les peines requises sont disproportionnées. “Quand la DZ mafia arrivera à La Réunion, et elle va arriver, vous allez inventer des peines ?”, tacle-t-il.
L'avocat continue reste à l'offensive. “On en a marre des yoyos judiciaires.” Il estime que le parquet “manque d'honnêteté intellectuelle” quand il parle d'un dossier qui mérite les assises alors qu'il l'a lui-même requalifié pour être jugé en correctionnelle. L'avocat s'étonne encore que le dénommé Fadil Domun, tête de pont de ce trafic à La Réunion, n'ait pas été arrêté. “Est-ce parce qu'il s'agit d'un indic de l'Ofast ?”, interroge-t-il.
“Vous jouez beaucoup mais vous êtes addict au pouvoir et à l'argent”
Le bâtonnier s'en prend ensuite à Bertrand De Boisvilliers dont il dit qu'il “est mal placé pour accuser {mon} client”. “Vous jouez beaucoup mais vous êtes addict au pouvoir et à l'argent”, pique-t-il. Il achève sa plaidoirie en indiquant que son client n'était “qu'une sorte de mule à répétition. Il ne faisait que transmettre des messages, des précisions de la part des Mauriciens. Le côté international du trafic est exclusivement dû à monsieur De Boisvilliers”. Et de conclure : “Il faut lui donner la bouffée d'oxygène nécessaire à sa réinsertion.”
Après en avoir longuement délibéré, le tribunal a sérieusement réduit les peines requises. Bertrand De Boivilliers a été finalement condamné à quatre ans de prison ferme, 10.000 euros d'amende et à l'interdiction définitive d'exercer dans la fonction publique. En outre, son bateau est confisqué tout comme son véhicule utilitaire et son plan épargne retraite.
Guito Louise et Gaëtan Petitdemande écopent de quatre ans de prison ferme et de 10.000 euros d'amende. Quant à Laurent Mariaye, il est condamné à cinq ans de prison ferme et 10.000 euros. Tous quatre restent sous mandat de dépôt. Les autres prévenus écopent de peines allant de trois ans de prison ferme à deux ans de prison avec sursis probatoire.


