Revenir à la rubrique : Faits divers

Trafic de zamal Réunion-Maurice : "Je prends conscience que j’ai gâché ma vie par cupidité et par légèreté", avoue Bertrand De Boisvilliers

Ecrit par Eric Lainé – le vendredi 12 juin 2026 à 06H01
L’Abyss, le bateau de pêche de Bertrand De Boisvilliers, a été placé sous scellé après la saisie de 147 kilos de zamal à son bord, jeudi dernier.

Ce jeudi 11 juin, les douze prévenus, jugés par le tribunal judiciaire de Saint-Denis pour avoir pris part à l’exportation massive de zamal vers l’Ile Maurice entre 2023 et 2025, ont reconnu les faits tout en minimisant leur rôle. Pour sa part, le ministère public a requis de lourdes sanctions à l’encontre des quatre têtes d’affiche du dossier, sur lesquels "ruissèle l’argent du trafic", avec des peines allant de sept à dix ans de prison ferme.

Bertrand De Boisvilliers est le premier à sortir des geôles du palais de justice pour rejoindre le banc des prévenus, suivi à la queue leu leu par huit autres mis en examen, incarcérés comme lui depuis plus d’un an dans le cadre d’un vaste trafic de zamal entre La Réunion et Maurice. Avec son allure bonhomme, l’ex directeur de cabinet de la mairie de Sainte-Suzanne, pressenti pour avoir joué un rôle de premier plan dans l’exportation massive d’herbe de cannabis, est aussi celui qui dénote en tous points des trois autres têtes d’affiche du réseau.

A la barre, le capitaine de l’Abyss fait pâle figure à côté du massif Guito Louise, dit « Gros Mal », du trafiquant récidiviste Laurent Mariaye, alias « Columbo », condamné en 2017 comme lieutenant du parrain mauricien « Franklin », ou encore du grand et athlétique Gaëtan Petitdemange, sous le coup d’une récente mise en examen car soupçonné d’avoir participé à un trafic de cocaïne depuis le centre de détention de Domenjod.

« J’ai eu un rôle de transporteur et c’est tout »

Bertrand De Boisvilliers est aussi le premier que le président Vincent Dufourd interroge à la barre. De prime abord, l’ex directeur de cabinet confirme son implication dans le trafic. « Je reconnais ma participation aux exportations. » « Combien ? », poursuit le magistrat. « Cinq exportations et deux tentatives avec 7 à 10 sacs en moyenne, sauf en avril 2025 où c’était plus volumineux », précise le fonctionnaire de catégorie A. Difficile de minimiser car il s’est fait pincer ce jour-là sur le port de Sainte-Marie avec 147 kilos de zamal à bord de son bateau, l’Abyss. « Ce n’est pas de chance… », ironise le président Dufourd.

Le magistrat enchaîne en lui faisant remarquer que Guito Louise et lui se renvoient la balle quant à savoir lequel des deux était dans la peau du logisticien. « Je n’ai pas de rôle d’organisateur dans cette affaire », coupe Bertrand De Boisvilliers. « Ce n’ai pas ce que disent Gaëtan Petitdemange et Guito Louise… », insiste le président. « J’ai eu un rôle de transporteur et c’est tout », persiste-t-il.

« Je me suis laissé entraîner dans les jeux d’argent »

Laurent Mariaye vole à son secours. « Moi, j’étais en contact avec le commanditaire et lui était le transporteur. »  Le capitaine de l’Abyss a pourtant pris attache par téléphone avec l’énigmatique « Maraz », alias « Fantom », que tout le monde cite comme étant le commanditaire mauricien mais sans jamais livrer sa véritable identité. Sans compter que « Maraz » lui aurait demandé de trouver un emploi pour Petitdemange. « Ce n’est pas dans mes cordes et je ne m’en rappelle plus », élude l’ex directeur de cabinet.

A son tour, le substitut du procureur, Antoine Tur, interroge longuement Bertrand De Boisvilliers. « Votre profil contraste avec les autres prévenus quant à vos difficultés financières. Quelles sont-elles ? » L’ex directeur de cabinet fait état d’une « saisie sur salaire en lien avec les droits de port de [mon] bateau à hauteur de 9 à 10.000 euros ». Il explique aussi s’être « laissé entraîner dans les jeux d’argent » pour justifier son entrée dans le trafic. « Votre salaire de 6.200 euros par mois vous place tout de même dans la catégorie des 10% de français les plus riches sachant que vous aviez plus de 70.000 euros d’épargne », lui objecte Antoine Tur.

« Je n’ai vu que mon intérêt immédiat car j’étais acculé par les dettes »

« C’était l’argent de mon plan épargne retraite dont les contrats sont bloqués », se défend le prévenu. « Vous ne pouviez pas vous séparer de votre bateau acheté 140.000 euros ? », contre-attaque le magistrat. « Je ne voulais pas m’en séparer », rétorque-t-il.

Le substitut du procureur note encore qu’il avait été informé de l’arrestation de Gaëtan Petitdemange, le premier logisticien avec qui il avait travaillé. « Et vous continuez malgré tout ? », s’étonne-t-il. « Je n’ai vu que mon intérêt immédiat car j’étais acculé par les dettes », explique Bertrand De Boisvilliers.

« Le zamal était quelque chose de récréatif et pas aussi dangereux que la cocaïne »

En ce qui le concerne, le magistrat indique qu’il aurait pris part à l’exportation d’une demi tonne de zamal. Le capitaine de l’Abyss nuance à peine ce chiffre sachant que cela représente environ 11,5 millions d’euros avec un prix au kilo à la revente de 23.000 euros à Maurice. « Je prends conscience que j’ai gâché ma vie par cupidité et par légèreté », déplore-t-il. Maladroit, il estime que, pour lui, « le zamal était quelque chose de récréatif et pas aussi dangereux que la cocaïne ou d’autres drogues ».

Gaëtan Petitdemange, arrêté dès le mois de mai 2024, tente de se faire passer pour un second couteau du trafic. « J’ai juste fait le guetteur ou ouvert la route. »  Il indique avoir été la cible d’un complot. « Comme je suis rentré le premier, ils ont mis la faute sur moi », proteste-t-il. A l’écouter, il n’aurait jamais mis les pieds à deux reprises sur l’Abyss. « Je n’ai rien à voir avec Monsieur De Boisvilliers. »

Petitdemange chargé par son ex et sa mère

Gaëtan Petitdemange semble oublier que son ex-compagne, qui compte parmi les prévenus sous contrôle judiciaire, le met en difficulté. Il est question d’une somme de 50.000 euros en espèces qu’il détenait et dont elle dit : « J’aurais dû chercher plus loin mais je n’ai pas voulu savoir. » Elle n’est pas la seule à le mettre en cause puisque sa propre mère a contacté le commanditaire mauricien « en menaçant de dénoncer le trafic » pour voler à son secours.

Il finit par admettre qu’il a pris part à la distribution d’argent contre « une petite monnaie ». Le souci est que le couple était sans le sou mais que son ex compagne recevait des virements et faisait des dépôts d’espèces tout en voyageant aux Maldives, en métropole, à Maurice ou en Thaïlande, s’affichant sur les photos dans des hôtels de luxe et dans de belles tenues.

« Quel est votre secret ? » « Mi gagne un peu d’argent comme ça… »

Quand Gaëtan Petitdemange est tombé, Guito Louise a pris le relais. L’adjoint technique du lycée du Butor reconnaît sa participation dans l’exportation de zamal mais il nie avoir un rôle de premier plan bien que Bertrand De Boisvilliers dise de lui qu’il « était là pour superviser ». Il réfute avoir rencontré l’énigmatique « Maraz » contrairement à l’ex directeur de cabinet qui lui aussi le nie. Il assure aussi que le capitaine de l’Abyss touchait « 30.000 euros minimum par transport ».

Tant qu’à parler d’argent, le substitut du procureur fait remarquer à Guito Louise que son train de vie était disproportionné par rapport à ses 1.500 euros de salaire mensuel. « Vous dépensiez quatre fois plus, soit environ 6.000 euros… Quel est votre secret ? » « Mi gagne un peu d’argent comme ça… », élude l’employé de la Région.

« Je ne veux pas lui manquer de respect mais quand j’ai vu Guito Louise, j’ai d’abord eu peur… »

A priori, Guito Louise ne roule pas sur l’or mais il circule au volant d’une Mercedes GLA en LOA. Il aime aussi prendre l’air en avion. Entre 2022 et 2024, il a effectué une dizaine de voyages, tantôt à Maurice, à Madagascar, à Paris ou encore en Italie. Et puis, il y a ces deux cannabiculteurs qui le fournissaient en zamal ou ce cuisinier mauricien qui l’aidait à transporter les sacs d’herbe. « Je ne veux pas lui manquer de respect mais quand j’ai vu Guito Louise pour la première fois sur le parking de l’église Saint-Jacques, j’ai d’abord eu peur… J’ai d’ailleurs fait le tour avant de le rejoindre », avoue-t-il.

Le même cuisinier a aussi donné un coup de main à Laurent Mariaye, quatrième tête de série qui a pris la suite de Guito Louise au début de l’année 2025. Contrairement aux autres, celui-ci ne fait pas mystère de son implication dans le trafic avec une exportation réussie et le flagrant délit à 147 kilos qui a fait chuter tout le réseau. Tout comme il parle facilement de sa précédente condamnation aux côtés de Hubert Célérine dit « Franklin » qui lui vaut d’être en état de récidive.

« Vous avez été condamné à quatre ans de prison ferme en 2017 et vous recommencez ? »

« Vous avez été condamné à quatre ans de prison ferme en 2017 et vous recommencez ? », s’étonne le substitut du procureur. « Moi-même, je ne comprends pas. J’ai été sollicité par des personnes et je n’ai pas réfléchi. Au moment des faits, on ne voit que l’appât du gain », explique le prévenu, père de famille et employé à la sécurité du GHER.

« Bertrand De Boisvilliers dit que vous étiez un des organisateurs… », poursuit le magistrat. « C’est un bien grand mot. Disons que j’organisais ma partie. » « Vous étiez un peu l’alter égo de Guito Louise ? », illustre le magistrat. « J’ai travaillé pour le commanditaire. » Difficile de dire le contraire puisque plusieurs petites mains du trafic le désignent comme tel. « Il me donnait des directives », dit de lui le gérant d’un institut de beauté. « Je faisais ce qu’il me disait », indique un gars qui est là pour avoir servi de nourrice et de transporteur pour des clopinettes.

« Ce dossier illustre à quel point le trafic a pénétré toutes les couches de la société »

Avant d’entrer dans les détails de son réquisitoire, le substitut Antoine Tur a précisé qu’il s’agit bien d’un trafic de stupéfiants en bande organisée même si une note du parquet général a rappelé qu’il n’y avait pas de moyens suffisants pour juger l’affaire en tant que tel. Il relève aussi que « ce dossier illustre à quel point le trafic a pénétré toutes les couches de la société. Car vous avez ici des pères et des mères de famille mais également des personnes rémunérées avec de l’argent public ».

Le magistrat livre un chiffre révélateur de l’ampleur de ce trafic avec en tout et pour tout une tonne de zamal exporté. « Cela représente 23 millions d’euros à la revente à l’Ile Maurice », calcule-t-il. Et de commenter : « Les investigations démontrent d’ailleurs que l’argent ruissèle sur les prévenus. »

« Des peines assez élevées pour les dissuader de recommencer »

A l’encontre des têtes d’affiche du réseau, le représentant du ministère public entend réclamer « des peines assez élevées pour les dissuader de recommencer ». A titre de comparaison, il indique que « leur implication est bien plus grande que celle des mules qui sont condamnées chaque semaine à plusieurs années de prison pour un seul voyage ».

A l’encontre du récidiviste Laurent Mariaye, le substitut du procureur a requis la peine la plus élevée avec un quantum de dix ans de prison ferme et 50.000 euros d’amende. En ce qui concerne Guito Louise et Bertrand De Boisvilliers, il réclame sept ans de prison ferme et 30.000 euros d’amende. Pour l’ex-directeur de cabinet de la mairie de Sainte-Suzanne, il ajoute une interdiction définitive d’exercer dans la fonction publique mais aussi la confiscation de son bateau, estimé à 140.000 euros, et de son PER à 61.650 euros.

Les seconds couteau ne sont pas épargnés

Au sujet de Gaëtan Petitdemange, il requiert sept ans de prison et 20.000 euros d’amende. Mais aussi que le quatuor reste sous mandat de dépôt. Pour un intermédiaire mauricien lié à Gaëtan Petitdemange, il réclame trois ans de prison ferme et 5.000 euros d’amende.

Pour les seconds couteaux et les petites mains du trafic, il demande des peines allant de trois ans dont deux avec sursis à quatre ans dont un avec sursis probatoire avec obligation pour tous de travailler et de se soigner. Et de payer une amende de 20.000 euros en ce qui concerne l’ex compagne de Gaëtan Petitedemange, poursuivie pour blanchiment et non justification de ressources. Les douze prévenus seront fixés sur leur sort ce vendredi 12 juin à l’issue des dernières plaidoiries et de leur prise de parole.

Etiquettes : Justice | PU1 | Saint-Denis | Tribunal

Dans la même rubrique

0💬
Tri :