"Faites confiance aux Réunionnais" : le message du monde agricole à Édouard Philippe

À l’occasion de la visite d’Édouard Philippe à Bras-Panon, ce mardi, le monde agricole réunionnais a exposé ses préoccupations : avenir de la canne, foncier, normes, accès à l’eau… Le candidat à la présidentielle a appelé à soutenir la canne, "filière pivot" de l’agriculture réunionnaise, et à assouplir l’application des normes.
Édouard Philippe a consacré ce mardi une bonne place de son agenda au monde agricole. Sur l’exploitation de Thierry Henriette, à Bras-Panon, planteur, premier adjoint de la commune et président de la Safer, l’ancien Premier ministre a d’abord découvert le travail des planteurs en s'essayant à la coupe canne avant d'échanger avec les représentants du monde agricole.
Difficultés de la canne, eau, normes, molécules, foncier… Pendant les discussions, les professionnels ont dressé un large panorama des difficultés auxquelles ils sont confrontés. Des problèmes parfois communs à l’ensemble de l’agriculture française, mais qui prennent, selon Édouard Philippe, une dimension particulière à La Réunion.
"J’ai été frappé par le fait qu’au fond, dans ce qu’ils disent, il y a à la fois des choses qui sont très reproductibles partout, dans tous les territoires, dans tous les départements français", a-t-il expliqué à l’issue de la rencontre. Parmi les sujets qui lui ont été remontés : "les difficultés liées à la réglementation", l’installation de bâtiments agricoles, l’accès à l’eau ou encore les relations entre producteurs et transformateurs. Autant de problématiques qui s’inscrivent ici dans "un contexte extrêmement particulier lié au climat tropical, à la géographie de l’île".

La canne, "filière pivot" à défendre
Mais c’est surtout la situation de la filière canne qui s’est retrouvée au centre des discussions. Le président de la chambre verte et plusieurs responsables syndicaux ont alerté le candidat à la présidentielle sur les difficultés économiques de la filière et sur la nécessité de préparer suffisamment tôt la prochaine convention canne, prévue en 2028.
Jonathan Hoarau, président des Jeunes Agriculteurs, a ainsi rappelé que la canne reste selon lui "le pilier" de l’agriculture réunionnaise. Il met notamment en avant les difficultés liées au retrait de matières actives, au désherbage et à la rémunération des planteurs. "Il faut absolument trouver une solution pour que l’agriculture soit payée au juste prix. La prochaine convention 2028, c’est quelque chose de très important", a-t-il insisté.
Un constat également dressé par les représentants des autres productions. Côme Damour, président de l’Arifel, a défendu l’équilibre construit entre les différentes filières. Pour lui, remplacer la canne par d’autres cultures ne constitue pas une solution : les mêmes difficultés de main-d’œuvre, d’enherbement ou de débouchés se poseraient. "Quand la canne va mal, les ateliers, que ce soit animal ou les fruits et légumes, vont mal aussi", a-t-il expliqué.
Édouard Philippe dit avoir entendu cette inquiétude, notamment sur la question de la valorisation de la production et des relations avec les industriels. Et sur l'avenir de la filière, sa réponse se veut sans ambiguïté.
Dominique Clain, président de l’UPNA, a également alerté sur la disparition de terres exploitables : "Il faut arrêter aussi de mettre les terrains agricoles en zone naturelle. [...] On ne peut plus mettre la machine, on ne peut plus rien faire."
"Elle doit évidemment être soutenue. Elle est une des grandes caractéristiques de La Réunion", a-t-il déclaré. Pour le candidat à la présidentielle, la canne conserve une importance qui dépasse la seule production de sucre. Elle contribue également à la production de rhum et peut participer à la valorisation énergétique. "Je crois qu’il faut défendre cette filière, bien entendu, faire en sorte que dans un modèle d’exploitation qui sont souvent des petites exploitations, il puisse y avoir un avenir pour toutes celles et ceux qui contribuent à faire vivre le territoire."

Le poids des normes au cœur des préoccupations
Au-delà de la canne, un mot est revenu avec insistance : les normes.
Une préoccupation largement partagée. Olivier Fontaine, président de la Chambre d’agriculture, résume le message adressé aux responsables politiques : ne pas ajouter de nouvelles contraintes à celles qui existent déjà. "Le message principal, c’était de ne pas apporter plus de difficultés aux agriculteurs demain, par de nouvelles lois, par des normes supplémentaires", explique-t-il. L'objectif, selon lui, est de redonner "un peu de liberté aux agriculteurs", tout en prenant davantage en compte les spécificités locales.
La question des produits autorisés pour lutter contre les ravageurs et les mauvaises herbes a notamment été soulevée. Jonathan Hoarau dénonce les retraits réguliers de matières actives qui, selon lui, laissent les exploitants réunionnais sans solutions adaptées au contexte tropical. Il réclame des produits spécifiquement autorisés pour les Outre-mer et adaptés aux réalités climatiques locales.
Même demande du côté de la filière fruits et légumes. Côme Damour souhaite notamment que La Réunion puisse accéder à certaines variétés et semences provenant de pays confrontés à des conditions climatiques similaires. Il estime que les règles nationales et européennes sont parfois inadaptées et appelle à donner davantage de pouvoir de décision au territoire.

Foncier : Édouard Philippe veut davantage de souplesse
Le foncier agricole et les difficultés à construire des bâtiments sur certaines exploitations ont également occupé une bonne partie des échanges.
Édouard Philippe a notamment évoqué les contraintes liées à la loi Littoral. Sans remettre en cause son objectif de protection de l’environnement, il défend une application plus souple lorsque l’intérêt local et l’intérêt général convergent.
Son idée : lorsqu’un maire et un préfet s’accordent pour considérer qu’un projet, par exemple la construction d’un bâtiment agricole, ne remet pas en cause les objectifs de protection du littoral, cet accord pourrait créer une "présomption de légalité".
"Au lieu de vous dire : ça n’est pas possible, on dit : oui, c’est possible", résume le candidat. Un éventuel opposant pourrait toujours saisir la justice, mais la logique serait inversée : il lui appartiendrait alors de démontrer que le projet n'est pas conforme. Pour Édouard Philippe, la loi doit continuer à fixer des objectifs de protection, sans prétendre anticiper dans le détail toutes les réalités locales.
L’accès à l’eau, autre urgence
Autre dossier majeur : l’eau. Plusieurs agriculteurs ont alerté sur les épisodes de sécheresse qui touchent désormais l’Est notamment, territoire historiquement considéré comme suffisamment arrosé.
Jonathan Hoarau réclame ainsi de nouvelles infrastructures et notamment des retenues collectives. "Si on n’a pas une souveraineté de l’eau, on n’obtiendra jamais une souveraineté alimentaire", a-t-il résumé.
"Je suis extrêmement favorable à ce qu’on développe tous les systèmes de retenue collinaire", a répondu le candidat. "C’est de l’eau qui tombe, il faut pouvoir la stocker."

Main-d’œuvre, formation et apprentissage
Les difficultés de recrutement ont également été abordées. Plusieurs professionnels ont fait état d’un manque de main-d’œuvre et d’une faible attractivité des emplois agricoles.
Édouard Philippe estime nécessaire de renforcer la formation et surtout l’apprentissage. "Il faut, me semble-t-il, qu’on muscle et qu’on remuscle beaucoup les dispositifs d’apprentissage, les dispositifs de formation par alternance", a-t-il déclaré, insistant sur la dimension de plus en plus technique des métiers agricoles.
Le candidat a aussi évoqué plus largement la question du retour à l’emploi, après avoir entendu, lors de sa visite à Bras-Panon, plusieurs témoignages d’employeurs rencontrant des difficultés à recruter.
"Faire confiance aux Réunionnais"
Derrière l'ensemble des dossiers abordés, une revendication commune s'est dessinée : mieux adapter les décisions nationales aux réalités de l'île.
Karl Técher, figure bien connue du monde agricole réunionnais, a résumé cette attente en quelques mots adressés à Édouard Philippe : "Faire confiance aux Réunionnais."
Côme Damour a, lui aussi, réclamé davantage de capacité de décision locale, estimant que les professionnels ne peuvent pas systématiquement attendre des autorisations de Paris pour adapter leurs productions.
De son côté, le candidat à la présidentielle assure être venu d’abord pour écouter. "Quand vous préparez une campagne présidentielle, quand vous faites une campagne présidentielle, il y a une partie de propositions, mais il y a beaucoup, beaucoup d’écoute aussi", a-t-il expliqué.
Le candidat retient les progrès réalisés par le monde agricole réunionnais en matière de diversification et d'autonomie alimentaire. "Il n’y a aucun département d’outre-mer, aucun territoire d’outre-mer qui arrive à ce chiffre aussi grand et à cette réalisation. Donc il y a eu d’énormes progrès", a-t-il souligné. Et sur la canne, colonne vertébrale des échanges de ce mardi, le message du candidat est clair : "Je crois qu’il faut défendre cette filière."


