Choléra à Mayotte : Médecins du Monde dénonce « une intensification des interpellations à proximité directe des centres de santé »

L'archipel des Comores aurait atteint cette semaine la barre symbolique des 100 personnes mortes du choléra, indiquait jeudi 9 mai sur son compte X le journaliste Toufé Maacha, en précisant que l'île d'Anjouan avait payé le plus lourd tribut avec « 82 décès répertoriés ».
De quoi ajouter à l'inquiétude des habitants de Mayotte, qui savent bien qu'Anjouan est la principale base de départ des kwassa kwassa qui transportent les migrants en provenance des Comores, de Madagascar ou des Grands lacs d'Afrique de l'Est.
« L'ARS nous dit que la pandémie n'aura pas lieu, mais ce n'est pas possible d'y croire parce que les gens arrivent toujours de ces pays et qu'il n'y a pas de sécurité aux frontières. Donc rien ne nous dit que les chiffres de gens déclarés malades, c'est bien la réalité », conteste Arkaddine Abdoul-Wassion, secrétaire général de l'Union départementale FO Mayotte. « Je travaille à l'hôpital de Mamoudzou, au bloc opératoire, et dans le service des urgences, deux étages en dessous du mien, il y a plein de patients qui sont atteints du choléra. Quand on nous dit qu'il n'y a qu'une enfant qui est décédée du choléra à Mayotte, nous autres on fait très attention. Beaucoup de gens ne viennent pas à l'hôpital parce qu'ils ont peur de se faire attraper par la PAF, ils restent chez eux et essaient de se soigner avec des traitements à base de plantes.»
Les tests rapides de détection du choléra autorisés à Mayotte
Ce vendredi sur France Info, la coordinatrice de Médecins du monde à Mayotte Marion Ramstein a mis en cause les services de l’État, estimant que la politique sanitaire devait l'emporter sur celle des expulsions de migrants. Il y a « une intensification des interpellations à proximité directe des centres de santé, voire même dans les salles d'attente », a constaté Marion Ramstein, évoquant aussi des arrestations menées « pendant les maraudes ou pendant les activités de soin ».
Outre le positionnement d'ordre moral contestable qui consisterait à ne pas soigner des malades alors même qu'ils risquent la mort, dissuader les personnes en situation irrégulière de se faire soigner constituerait un « un catalyseur de la propagation de la maladie » selon Marion Ramstein. « Beaucoup de gens ne viennent pas à l'hôpital parce qu'ils ont peur de se faire attraper par la Paf. Ils restent chez eux et essaient de se soigner avec des traitements à base de plantes », abonde Arkaddine Abdoul-Wassion.
« Seule18 % de la population mahoraise est connectée à un service d’assainissement collectif »
Dans son rapport d'information sur l'accès aux soins à Mayotte de juillet 2022, la Commission des affaires sociales du Sénat relevait que selon des chiffres de l'Insee, « 45 % des habitants de plus de 15 ans déclarent avoir dû renoncer à des soins en 2019 ». En 2021, l'île comptait seulement 400 lits en médecine chirurgie obstétrique (MCO) et 390 professionnels de santé libéraux.
Après avoir parlé d'une simple « poussée de choléra » au JT de Mayotte la 1ère jeudi soir, le ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux, actuellement en visite dans l'île Hippocampe, a exposé sur les ondes de RTL ce vendredi 10 mai la « stratégie » des services de l’état, qui consisterait à vacciner de manière « concentrique » à partir des foyers de choléra. Le ministre a déclaré que l'île disposait d'un stock de 6.000 vaccins et que 7.000 autres étaient attendus la semaine prochaine. Et signe que la « poussée » prend de l'ampleur, il a ajouté que « 20 lits ont été ouverts pour des personnes qui développent des formes graves du choléra ».
Frédéric Valletoux s'est aussi voulu rassurant concernant le développement des infrastructures hospitalières de l'île, en parlant de « d'extension, reconstruction, modernisation de l'hôpital de Mayotte » dont « les travaux démarrent dans quelques semaines pour 242 millions ». Le ministre délégué à la Santé a réitéré « l'engagement d'un deuxième hôpital, qui permettrait de soulager la pression sur le CHM. »
En raison des conditions d'accès à l'eau potable toujours très difficiles à Mayotte, le risque d'une propagation importante du choléra demeure réel. Selon une étude de l'IEDOM datée de 2021, seuls 40% des foyers de l'île disposent de toilettes. « Seule une proportion de 18 % de la population mahoraise est connectée à un service d’assainissement collectif. Les autres se contentent d’un assainissement traditionnel, rarement aux normes », observait cette même année la Commission d’enquête relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences.
« On dépend systématiquement de la réserve sanitaire de France »
« Ce n'est pas le nouvel établissement qui permettra de répondre à ce qui se passe aujourd'hui » relève Ousseni Balahachi, secrétaire général de la CFDT-Mayotte. « Il y a des projets d'urgence qui devaient être réalisés et qui ne l'ont toujours pas été. Il faudra se rappeler que le personnel hospitalier n'est pas du personnel que nous pouvons recruter du jour au lendemain. Nos services sont sous-dimensionnés, il faudrait avoir la possibilité de les étendre. En cardio, en neuro et j'en passe, nous n'avons pas de services spécialisés. Depuis le temps que nous parlons d'urgence, cela remonte pratiquement à une dizaine d'années, rien n'a vu le jour jusqu'à maintenant. »
Ousseni Balahachi se souvient avoir été reçu en 2016 par le cabinet de la ministre de la Santé d'alors, Marisol Touraine, et avoir suggéré d'octroyer des « moyens pour pouvoir former des promotions de 125 IDE (infirmiers diplômés d’État) par an ». « Rien n'a été suivi d'effets », s'agace le syndicaliste. « On dépend systématiquement de la réserve sanitaire de France, c'est quelque chose qui nous coûte très cher et ce n'est pas de cette façon que nous allons pouvoir organiser des structures de soin pour accueillir dignement les personnes qui en ont besoin ».
À Mayotte, le dernier bilan officiel fait état d'une enfant de 3 ans décédée et de 65 personnes touchées par le choléra.


