"Boutey na 7 vies" : triez, mais surtout ne touchez pas au business

À La Réunion, quatre industriels et leurs partenaires présentent « Boutey na 7 vies », une campagne qui mise sur le tri des bouteilles plastiques. Mais derrière les sourires et les slogans consensuels, la question demeure : peut-on réellement recycler l’ampleur du plastique produit sans remettre en cause le modèle industriel ?
Oyé, oyé, braves gens de l’île intense ! Vous trouvez que La Réunion est polluée ? Eh bien, c’est de votre faute ! Voilà, en substance, le message que veut faire passer le « cartel des bouteilles plastiques » péi (CILAM, COT, CILAOS et les Brasseries de Bourbon). Ces quatre industriels réunionnais, avec le soutien de Citeo et de Cycléa, ont convoqué la presse locale au Port sur le site de triage de Cycléa pour vanter les mérites du recyclage. Une belle opération de greenwashing, alors que la gestion des déchets à La Réunion reste l’un des enjeux du siècle.
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Petite visite du site de tri, sourires de circonstance et sentiment d’autosatisfaction pour faire passer la pilule. Et par « pilule », Zinfos974 entend bien la perpétuation d’un modèle qui ne profite qu’à ceux qui forcent le consommateur à acheter des bouteilles et des produits emballés en plastique. La séance s’est conclue par la présentation de cette nouvelle campagne d’information destinée au public réunionnais afin d’encourager le tri des bouteilles. Intitulée « Boutey na 7 vies », les habitants pourront bientôt la retrouver sur des affiches, sur les réseaux sociaux et à la radio.
Un message simple, consensuel, difficilement contestable. Mais derrière cette campagne, une question s’impose : s’agit-il d’une réponse à la hauteur de l’enjeu environnemental, ou d’une opération de communication qui évite les sujets de fond ? Car derrière les beaux slogans se cache encore et toujours la même rengaine répétée ad nauseam : les industriels n’y peuvent rien si les montagnes de plastiques s’accumulent sur nos plages, nos rivières, nos océans… Non, non, ma bonne dame, c’est de la faute de ces idiots de citoyens qui refusent de recycler.

Le geste individuel au cœur du discours
Chaque année, près de 200 millions de bouteilles plastiques sont mises sur le marché à La Réunion. Dans ce contexte, la campagne insiste avant tout sur le geste individuel : bien trier pour permettre le recyclage. Une approche qui place le consommateur au cœur de la solution.
Pourtant, à La Réunion, le taux de collecte des emballages recyclables plafonne autour de 31 %, bien en dessous de la moyenne nationale. Surtout, même lorsque les consignes sont respectées, une partie des déchets plastiques est exportée hors du territoire ou orientée vers des solutions de valorisation énergétique [dans l'Hexagone, ndlr]. Faute de filières locales suffisantes, le recyclage reste donc partiel et dépendant d’infrastructures extérieures.
Une stratégie centrée sur le tri, pas sur le volume
Dans le même temps, les investissements se concentrent sur l’amélioration du tri et du recyclage. Une stratégie qui vise à mieux gérer les déchets, sans interroger leur volume. Car la question centrale demeure largement absente : pourquoi produire autant de bouteilles en plastique à usage unique ?
Cette absence est d’autant plus frappante que des alternatives ont déjà existé. À La Réunion comme ailleurs, les bouteilles en verre consignées ont longtemps constitué la norme. Ce système de réemploi, aujourd’hui encore utilisé dans certains circuits comme la bière, a été progressivement abandonné à partir des années 1980 au profit du plastique jetable. Une transition sans date officielle, mais qui traduit un choix industriel clair : privilégier un modèle fondé sur le volume et le renouvellement rapide des emballages.

La contradiction du modèle industriel
Aujourd’hui, ces mêmes industriels appellent à mieux trier des bouteilles qu’ils continuent de produire massivement. Les engagements en matière de réduction des volumes, de développement du réemploi ou de retour à la consigne restent peu visibles. Le verre, pourtant toujours présent dans certains usages, montre que ces alternatives ne relèvent pas d’une impossibilité technique.
À mesure que les campagnes insistent sur la responsabilité individuelle, une contradiction apparaît. Les consommateurs sont invités à compenser, par leur geste de tri, les effets d’un modèle qu’ils ne contrôlent pas. Le recyclage, bien que nécessaire, ne permet pas d’absorber l’ensemble des volumes produits.
Le recyclage, un argument marketing ?
Mention spéciale à Philippe Moccand, directeur Schéma industriel et Outre-mer de Citeo, qui affirme sans sourciller « qu'une bouteille plastique peut être recyclée à l'infini ». Une affirmation qui relève davantage de l’argument marketing que de la réalité scientifique.
Un rapide détour par le site de l’ADEME permet pourtant d’écarter cette contre-vérité : « Autre limite du recyclage : le plastique n’est pas recyclable à l’infini. [...] Il faut enfin savoir que, lors des différentes étapes du tri et du recyclage, une part de la matière plastique collectée est perdue et ne sera pas recyclée. À titre d’exemple, la collecte de quatre bouteilles d’eau permet d’en fabriquer trois nouvelles. »
Dans ce contexte, « Boutey na 7 vies » illustre une tendance plus large : promouvoir des écogestes sans remettre en cause les logiques industrielles à l’origine du problème. Sensibiliser au tri est utile, mais présenté comme une réponse centrale, ce message peut donner l’illusion d’une action suffisante.
Une logique bien résumée par Baptiste Monsaingeon, sociologue au CNRS : « Avec le recyclage, c’est le consommateur qui est considéré comme le producteur de déchets, et non l’industrie : c’est lui qui doit bien trier, c’est lui qui en est responsable. À l’échelle individuelle, le recyclage sert de mythe pour légitimer des pratiques de consommation ».
Sur un territoire insulaire particulièrement exposé aux enjeux environnementaux, la question dépasse pourtant largement celle du tri. Elle touche aux modes de production, à la dépendance au plastique et aux choix industriels opérés depuis plusieurs décennies.


