"C’est une année exceptionnelle" : À Cilaos, la filière viticole réunionnaise fait son chemin

À contre-courant d’un marché mondial du vin en difficulté, la filière viticole réunionnaise poursuit son développement. Dans le cirque de Cilaos, considéré comme le plus austral des vignobles de France, la production se structure progressivement autour d’une organisation professionnelle et d’un nombre croissant de planteurs.
En Europe, la viticulture traverse pourtant une période de crise marquée par une surproduction, une baisse de la consommation et un recul des exportations. À ces difficultés s’ajoutent les effets de la sécheresse et des contraintes fiscales qui pèsent sur les producteurs. À La Réunion, la situation apparaît différente.
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La production viticole réunionnaise reste en effet très particulière. Selon une présentation de la filière par la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DAAF), en 2015, 13 hectares de vignes disposaient d’un droit de plantation et étaient immatriculés au Casier viticole informatisé (CVI).
La vigne a été introduite à Cilaos au XIXe siècle avec le cépage Isabel. D’autres variétés ont ensuite été testées, sans toujours s’adapter au climat du cirque. Aujourd’hui, ce sont surtout les cépages hybrides, comme le Couderc ou le Villard, qui se montrent les plus adaptés aux conditions locales.
Le chai de Cilaos au cœur de l’organisation de la filière
Agriculteur à Cilaos, Jean-Michel Hoarau cultive la vigne depuis le début des années 2000. Il a commencé sur une parcelle d’environ 5.000 m² avant d’agrandir progressivement son exploitation. "J’ai commencé avec des variétés qui n’ont pas tenu sur la durée. Mais après 25 ans sur un autre cépage bien adapté, c’est parti, il y a une grande amélioration", explique-t-il. Sur sa parcelle d’environ 2,5 hectares, deux cépages sont aujourd’hui cultivés : le Couderc 13 et un peu d’Isabel. La vigne reste toutefois intégrée dans un système agricole diversifié. "Je fais aussi de la vigne en intercalaire, mais la plus grosse partie c’est les lentilles de Cilaos et il reste une petite partie en maraîchage", précise l’agriculteur.
Cette année, les conditions climatiques ont été particulièrement favorables. "C’est une année exceptionnelle. Il n’y a pas eu de cyclone, on a dépassé les quantités des années précédentes et la maturité est bonne", se réjouit-il.
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Au cœur de la structuration de la filière se trouve le Chai de Cilaos. Depuis 2019, la structure est dirigée par Olivier Cadarbacasse qui en est également le co-propriétaire."Il y a un afflux de viticulteurs et un afflux de production. On a eu une belle campagne avec beaucoup de raisin et des conditions exceptionnelles pour avoir une très belle qualité", explique-t-il alors que cette campagne de vendange touche à sa fin. La récolte 2025 a déjà dépassé celle de l’année précédente." On a produit plus que l’an dernier, où on avait atteint 54 tonnes. Le raisin est très sain, mûr, de qualité, tout ce qu’il faut pour faire du bon vin et du bon jus de raisin."
Le chai produit plusieurs cuvées à partir de différents cépages. Le blanc sec est élaboré à partir du Couderc, naturellement résistant aux maladies. Les rosés et rouges sont issus du Villard, un autre hybride. Les cuvées Marronaz et Zarlor figurent également parmi les vins produits, tandis que l’Isabel est notamment utilisé pour le jus de raisin Goutali.
D’une coopérative à un modèle privé
Le vignoble de Cilaos s’appuie sur une longue histoire. Une cave coopérative avait été créée en 1992 sous l’impulsion de planteurs passionnés, désireux de produire un vin pouvant être dégusté à table. Mais l’organisation rencontre rapidement des difficultés.
"En dix ans, il y a eu sept œnologues différents et un problème de régularité des vins", se rappelle Olivier Cadarbacasse. La coopérative est finalement placée en liquidation judiciaire en 2016.
Avec son épouse, le vigneron produit déjà des vins à Bordeaux depuis le début des années 2000. Leur cuvée Allé Di Partou, commercialisée à La Réunion depuis 2003, rencontre un succès durable. "C’est un vin populaire qui fait la fierté des Réunionnais, parce qu’il est facile d’accès", souligne Olivier Cadarbacasse.
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Après la liquidation de la coopérative, le couple crée, avec leur associé Bruno Fontaine, la société Les Chais de Bourbon afin de reprendre le chai. Le modèle évolue vers un vendangeoir privé. Les viticulteurs restent indépendants mais livrent leur raisin au chai, qui se charge ensuite de la vinification et de la commercialisation. "Tout le monde est indépendant, mais on reste interdépendants", résume Olivier Cadarbacasse. "Ils n’ont plus à acheter des bouteilles ni des étiquettes. Ils nous vendent le raisin, on le transforme et ils sont payés dans l’année", voit-il notamment comme avantage au nouveau système.
En 2019, trois viticulteurs devaient initialement participer au projet. Ils seront finalement neuf au démarrage. La filière continue ensuite de s’élargir. "On est passés d’une petite vingtaine en 2025 à 41 planteurs aujourd’hui."
La production a plus que doublé et les vins réunionnais sont désormais présents dans de nombreux hôtels, restaurants et caves de l’île. "On n’est pas encore en grande surface. Il y avait encore un gros travail de communication à faire pour expliquer notre démarche."
Un marché local dynamique
Le vin de Cilaos reste en effet souvent associé au vin liquoreux, fruité et sucré traditionnellement consommé à l’apéritif et vendu directement par les producteurs sur les marchés ou dans les petites boutiques.
Le chai de Cilaos mise au contraire sur le développement de vins de table. "Les vins produits à Cilaos se distinguent par leur origine volcanique et leur climat tropical d’altitude", explique le vigneron, avant d’ajouter : "un vin, c’est la transformation humaine du raisin de la nature. Il ressemble à celui qui le fait."
Olivier Cadarbacasse préfère rester discret sur le prix d’achat du raisin, mais assure que le modèle fonctionne. "Si le prix n’était pas suffisant, on ne serait pas passé de 25 à 41 planteurs et on n’aurait pas d’autres demandes".
Pour certains agriculteurs, la vigne devient ainsi une activité principale. Pour d’autres, elle reste un complément. L’avenir de la filière passe désormais par son développement sur le marché local, avant d’envisager l’export.
Le propriétaire du chai explique que son modèle économique reste pour le moment encore lié à la commercialisation dans la grande distribution de ses vins produits en métropole. "On se lancera en grande distribution dès lors qu’on trouvera des acteurs capables de comprendre que ma femme et moi portons la filière viticole locale. Nous ne nous rémunérons pas sur les Chais de Bourbon. Nous vivons avec nos vins de Bordeaux."
Pour autant, la singularité reste la meilleure stratégie de développement."Le but n’est pas de ressembler à d’autres vins. Copier n’a aucun intérêt. Nous, on a notre identité", se positionne clairement sur le marché Olivier Cadarbacasse.
Un "engouement" pour le vin à La Réunion
Pour Cyrille Camilli, fondateur et formateur de La Petite École du Vin, plusieurs indicateurs témoignent de la bonne santé du marché réunionnais.
"Mes indicateurs de la bonne santé de la filière à La Réunion, ce sont les caves qui continuent d’ouvrir et les élèves qui s’inscrivent à l’école." Selon lui, l’intérêt pour la culture du vin se développe également. "Il y a aussi un engouement pour acquérir des connaissances sur le vin, comme en témoignent les salons consacrés et la création d’une association de sommeliers."
Malgré la morosité du marché métropolitain, la consommation de vin reste solidement ancrée dans les habitudes locales, analyse Cyrille Camilli. "À La Réunion, le vin reste un rituel bien ancré, synonyme de repas en famille, de pique-nique ou de restaurant." Le succès de vins à connotation réunionnaise, comme la cuvée Allé Di Partout, témoigne également de l’existence d’une demande locale.
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La grande distribution s’adapte elle aussi à ces évolutions. Certains rayons ont été modernisés et certaines enseignes emploient désormais des professionnels capables de conseiller les clients. Selon Cyrille Camilli, les préférences varient d’ailleurs selon les secteurs de l’île. "À Sainte-Suzanne, la clientèle est plus portée sur le champagne, à Saint-Joseph sur le vin bio, alors qu’à Saint-Leu il y a un intérêt pour les vins de la vallée du Rhône, du Languedoc et de Bordeaux."
L’avenir du vin produit à Cilaos doit ainsi passer par la dégustation et la découverte. "Les touristes sont toujours curieux. Mais nous avons cette chance : le marché réunionnais est assez chauvin." Même si la consommation globale recule, comme partout dans le monde, Cyrille Camilli estime que la tendance reste positive. "Il y a une baisse de la consommation, mais la qualité augmente."


