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Projet CLIMAAX : "La Réunion est dans le virage du changement climatique"

Ecrit par P.M. – le dimanche 23 août 2026 à 16H49
La Région Réunion a réuni ce jeudi au Domaine Moca les différents partenaires du projet CLIMAAX, notamment Météo-France, l’OSU-Réunion/CNRS et le BRGM, afin de restituer les travaux menés sur les risques climatiques à La Réunion.

Sécheresses à répétition, tensions sur la ressource en eau, épisodes de pluies extrêmes : La Réunion est déjà confrontée aux effets d'un climat qui change et doit désormais préparer son territoire à leur aggravation. C'est tout l'enjeu du projet européen CLIMAAX, dont la Région Réunion a présenté les résultats ce jeudi matin au Domaine Moca.

"On est en quelque sorte dans le virage du changement climatique", résume Kévin Lamy, chargé de projet risques naturels et climat à la Région Réunion. "Il y a dix ans, on parlait très peu de sécheresse, à part lors d'événements très ponctuels. Mais là, on sent bien qu'on est dans le virage. On ne voit pas encore ce qui nous attend de l'autre côté. Et CLIMAAX vise aussi à éclairer cela."

Un atlas pour savoir où et comment s'adapter

Lancé en octobre 2024 pour une durée de 22 mois, RISC-RA, pour Reunion Island's Climate Risk Atlas, est la déclinaison réunionnaise du programme européen CLIMAAX. Piloté par la Région Réunion et financé par la Commission européenne dans le cadre d'Horizon Europe, le projet a permis d'établir une cartographie inédite de la vulnérabilité de l'île face aux risques hydro-climatiques. CLIMAAX accompagne au total 69 territoires européens avec un même objectif : évaluer leurs vulnérabilités et fournir aux décideurs des données permettant de préparer les politiques d'adaptation.

À La Réunion, les travaux ont associé notamment Météo-France, l'OSU-Réunion/CNRS et le BRGM et se sont concentrés sur deux risques : les sécheresses et leurs conséquences sur l'approvisionnement en eau potable, les précipitations extrêmes et les crues torrentielles.

L'intérêt de CLIMAAX est d'aller au-delà de la seule évolution du climat. Là où Météo-France travaille sur l'aléa, le projet croise ces données avec l'exposition et la vulnérabilité du territoire pour aboutir à une évaluation du risque.

"Ce qu'apporte CLIMAAX, c'est d'aller au-delà de l'aléa, c'est-à-dire de ne pas rester cantonné à des données purement climatiques, mais d'intégrer les enjeux du territoire", explique Nils Poncet, chercheur à l'OSU-Réunion/CNRS. Population, situation sociale, dépendance à une ressource en eau, état des réseaux : autant de paramètres qui permettent de comprendre pourquoi une même sécheresse peut avoir des conséquences très différentes d'un territoire à l'autre.

L'Atlas doit ainsi devenir un outil opérationnel pour les aménageurs, les collectivités et les décideurs, notamment pour alimenter les documents de planification comme le SAR 2050. Il doit aussi constituer un outil de sensibilisation du grand public et renforcer la culture du risque auprès de la population.

Météo France a rappelé que la température pourrait augmenter de près de 3 degrés d'ici 2100.

Près de 3 °C supplémentaires à la fin du siècle

Les données présentées par Météo-France permettent de mesurer l'ampleur du changement auquel La Réunion doit se préparer.

"Ce monde s'est déjà réchauffé et va se réchauffer dans les années et les décennies à venir", a rappelé Météo-France.

Alors qu'à La Réunion, le thermomètre a déjà augmenté d'environ 1,2 °C, la trajectoire rappelée ce jeudi évoque un possible réchauffement qui pourrait atteindre environ +1,5 °C à l'horizon 2030, +2 °C en 2050 et près de +3 °C en 2100, par rapport à l'ère préindustrielle (1850 à 1900). Des ordres de grandeur mondiaux qui se retrouvent à l'échelle de La Réunion.

Mais les moyennes ne suffisent pas à mesurer les conséquences du changement climatique. "Il ne faut pas juste regarder des moyennes, mais aussi les variations, les écarts et les valeurs minimum et maximum", souligne Météo-France. Températures maximales, nombre de journées et de nuits dépassant certains seuils, cumuls de précipitations : ces indicateurs doivent permettre aux collectivités de dimensionner leurs stratégies d'adaptation.

Les dernières observations donnent déjà un aperçu de ces bouleversements. Météo-France a rappelé la sécheresse historique qui touche l'île cette année, la deuxième saison des pluies la plus sèche observée sur environ cinquante ans de données. L'île a ainsi abordé la saison sèche avec un déficit hydrique déjà important.

Selon les projections du projet CLIMAAX, le risque de sécheresse devrait s’aggraver sur une grande partie de La Réunion. Le Nord apparaît particulièrement menacé, sous l’effet combiné du changement climatique et de l’urbanisation. Une forte intensification du risque est également envisagée dans l’Ouest, tandis que les impacts devraient augmenter dans l’Est et le Sud. Les cirques et le centre de l’île resteraient moins exposés.

La sécheresse, un risque qui va fortement progresser

C'est sur le risque de sécheresse que les conclusions de CLIMAAX apparaissent parmi les plus nettes. Les chercheurs ont étudié non seulement l'évolution du déficit de précipitations, mais également la manière dont chaque territoire est alimenté en eau et la vulnérabilité de sa population.

Les fragilités diffèrent selon les microrégions. L'Est est particulièrement vulnérable en raison de sa dépendance aux eaux de surface. Dans l'Ouest, la dépendance aux ouvrages de transfert d'eau et la sensibilité de certains forages à l'intrusion d'eau salée constituent d'autres facteurs de risque.

Dans le Nord, les projections font apparaître une combinaison particulièrement défavorable. "Le changement climatique entraînerait une forte aggravation des sécheresses dans le Nord et la probabilité d'apparition d'événements majeurs", explique Nils Poncet. À cette évolution climatique s'ajoute la croissance démographique, qui augmentera le nombre d'habitants exposés.

Plus largement, le risque d'insécurité hydrique, déjà modéré à élevé au Port, à Saint-Denis et dans plusieurs communes du Sud, devrait s'intensifier dès le milieu du siècle, sous l'effet conjugué de l'augmentation des épisodes de sécheresse et de la population.

À terme, les conséquences pourraient se traduire par des coupures d'eau plus longues, des débits de rivière insuffisants ou des nappes ne permettant plus certains prélèvements. D'où la nécessité, selon les chercheurs, de diversifier les ressources tout en améliorant les réseaux.

"On est en quelque sorte dans le virage du changement climatique", résume Kévin Lamy, chargé de projet risques naturels et climat à la Région Réunion.

Fortes pluies : un risque majeur, mais encore difficile à projeter

Le constat est plus complexe concernant les précipitations extrêmes.

À La Réunion, elles représentent déjà un risque majeur en raison du relief escarpé et peuvent provoquer des effets en cascade : inondations, glissements de terrain, embâcles ou destructions d'infrastructures.

Mais les projections présentées par Nils Poncet, chargé de recherche risques naturels et changement climatique à l'université & CNRS doivent être interprétées avec prudence. Les systèmes tropicaux sont responsables d'une très grande partie des épisodes de précipitations extrêmes sur l'île. Or les cyclones restent difficiles à reproduire précisément dans les modèles climatiques. Le dossier de la Région estime ainsi que plus de 60 % des événements pluvieux extrêmes sont générés par des cyclones.

Les simulations produisent donc des résultats contrastés. Un scénario intermédiaire fait apparaître une augmentation du risque de phénomènes pluvieux impactants dans une grande partie de l'île, à l'exception du Sud-Ouest, tandis qu'un scénario de fort réchauffement donne des résultats différents, notamment en raison d'une diminution simulée de la fréquence des systèmes tropicaux.

"Pour l'instant, selon cette méthodologie, il n'y a pas de tendance robuste sur l'évolution du risque. Ça nécessite des analyses supplémentaires", prévient Nils Poncet.

Une incertitude qui ne doit pas masquer le niveau de risque actuel. En cas de cyclone frappant directement l'île, le risque lié aux précipitations extrêmes reste très élevé.

"Anticiper coûte, mais réparer dans l’urgence coûte toujours davantage", a insisté Patrick Lebreton (photo Région).

À Saint-Joseph, entre "trop-plein" et "pénurie"

Pour Patrick Lebreton, premier vice-président de la Région et maire de Saint-Joseph, ces projections imposent désormais de passer de la connaissance scientifique à l'adaptation concrète des communes.

"Le changement climatique n'est plus une projection lointaine. Il se manifeste dans nos quartiers, sur nos routes, dans nos ravines, dans nos réseaux et jusque dans les robinets de nos habitants", souligne l'élu.

À Saint-Joseph, les dernières années ont montré les deux visages de ce changement. D'un côté, des pluies brutales susceptibles de provoquer des crues et de submerger routes et radiers. De l'autre, une ressource en eau qui se fragilise.

Pour Patrick Lebreton, les collectivités doivent désormais revoir leurs infrastructures et leurs politiques d'aménagement : améliorer le rendement des réseaux, augmenter les capacités de stockage, développer les interconnexions, récupérer les eaux pluviales et encourager la sobriété des usages.

"Les résultats de CLIMAAX ne doivent donc pas rester dans des rapports ou sur des cartes. Ils doivent nous aider à décider où construire ou ne plus construire, quels ouvrages renforcer, comment gérer les ravines, comment protéger nos réseaux et comment hiérarchiser les investissements."

Une adaptation qui aura nécessairement un coût. Mais pour le maire de Saint-Joseph, l'équation est simple : "Anticiper coûte, mais réparer dans l'urgence coûte toujours davantage."

"Il faut faire des forages. On ne va pas se mentir, moi j’en suis convaincu", a déclaré Jean-Pierre Chabriat.

"Il faut faire des forages"

La question de l'adaptation se pose tout particulièrement pour l'approvisionnement en eau. Pour Jean-Pierre Chabriat, conseiller régional délégué à l'enseignement supérieur, à la recherche, à l'innovation et à la transition énergétique, La Réunion devra mieux connaître et mobiliser ses ressources souterraines.

Face à la vulnérabilité des eaux superficielles aux sécheresses, l'élu défend la recherche de nouvelles ressources dans le sous-sol.

"La Réunion est une éponge. Il y a beaucoup d'eau dans le sol", estime-t-il. Avant d'aller plus loin : "Il faut faire des forages. On ne va pas se mentir, moi j'en suis convaincu. Aujourd'hui, nous devons faire des forages, en particulier dans l'Est."

Une piste parmi d'autres, alors que les travaux présentés jeudi montrent précisément que la diversification des ressources constitue l'un des leviers permettant de réduire la vulnérabilité du territoire face aux sécheresses.

Une poursuite du projet porté par la Région

La restitution de ce jeudi ne marque d'ailleurs pas la fin des travaux. Si la phase européenne de RISC-RA/CLIMAAX s'est achevée après 22 mois, la Région a décidé de poursuivre le projet localement afin d'améliorer l'ancrage territorial des résultats et leur appropriation par les collectivités. L'Atlas des risques hydriques doit également être rendu accessible afin d'aider à la décision et de sensibiliser les Réunionnais.

En clair, l'enjeu n'est plus seulement de constater que le climat se réchauffe mais de savoir où les conséquences seront les plus importantes, quelles populations seront les plus vulnérables et quelles décisions doivent être prises aujourd'hui pour réduire les risques de demain.

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