Revenir à la rubrique : Faits divers

La dernière condamnée à mort en France était Réunionnaise

Ecrit par J.D. – le samedi 1 février 2025 à 18H00
Extraits de journaux de La Réunion : le Journal de l'Ile et Servir

Nouveau volet de notre série consacrée aux affaires criminelles et judiciaires liées à La Réunion. Entre 1940 et 1978, La Réunion fut le théâtre de plusieurs procès emblématiques où la peine de mort fut fréquemment appliquée. De la dernière exécution publique au Barachois aux derniers condamnés à mort dans les années 1970, retour sur ces affaires judiciaires qui ont marqué l'île.

Avant son abolition en octobre 1981, La Réunion connut de nombreux procès se concluant par des condamnations à mort. Jusqu'en 1940, elles étaient publiques avant de se dérouler à huis clos dans la cour de la prison Juliette Dodu. La dernière condamnation à mort remonte à 1978. Elle fut cassée, et l'accusé finalement condamné à la réclusion à perpétuité.

La dernière exécution publique en 1940

Le mercredi 10 avril 1940, à 6 heures du matin, La Réunion assista, sans le savoir, à sa dernière exécution publique. Mariave Candassamy et Govindin Ramsamy, deux hommes condamnés pour le meurtre et le vol d'une cantinière de Bras-Panon, furent exécutés sur la place du Barachois à Saint-Denis. Cette exécution, organisée après le rejet de leur recours en grâce, attira une foule impressionnante, nécessitant le déploiement de 250 militaires pour encadrer les curieux, relatait le journal Servir. Dans la nuit précédant l’exécution, des ouvriers avaient installé la guillotine, surnommée "la machine infernale".

Extrait du Journal Servir


À l’aube, les condamnés furent conduits à l’échafaud, ignorant jusqu’au dernier moment leur sort. Le rôle de bourreau fut confié à un détenu de droit commun, assisté de trois aides, tous bénéficiant d’une remise de peine en échange de leur macabre mission. À 6 h 15, tout était terminé.

1973, une année marquée d'une pierre « rouge »

Si la peine capitale continua d’être prononcée après 1940, les exécutions publiques disparurent. Les procès, eux, restèrent marqués par leur intensité dramatique. Plusieurs affaires entre les années 1940 et 1970 témoignent de l’usage persistant de la peine de mort, souvent appliquée à La Réunion. En 1954, Anatole-Just Payet fut guillotiné à la prison Juliette Dodu pour le meurtre d’une fillette de six ans. Cet événement marqua la dernière utilisation de la guillotine dans le département.

Couloir de la prison Juliette Dodu à Saint-Denis


Mais dans l'histoire judiciaire de la cour d'assises de Saint-Denis, la deuxième session de 1973 se distingue par son caractère exceptionnel. Pas moins de trois condamnations à mort y furent prononcées. Les deux premières concernaient un couple d’« amants maudits » : Marie-Claire Emma et Jean-Pierre Techer.

La dernière condamnée à mort... graciée

Marie-Claire Emma fut aussi la dernière femme condamnée à mort en France. (La dernière femme exécutée en France fut Germaine Godefroy, à Angers le 26 novembre 1948, pour avoir assassiné son mari à coups de hache, NDLR.) Le 26 juin 1973, la cour d’assises de La Réunion prononça cette sentence à son encontre pour son implication dans l’assassinat de son amant, frappé à mort à coups de marteau.

Le journal Le Monde écrivait à l'époque :

"Jean-Pierre Techer, sur l'instigation de sa maîtresse, a assassiné à coups de marteau le concubin de cette dernière (...) à son domicile de Saint-Denis."

Jean-Pierre Techer et elle furent finalement graciés par le président Georges Pompidou après le rejet de leur pourvoi en cassation. Leurs peines furent commuées en réclusion criminelle à perpétuité.

La troisième sentence visait un jeune homme : Joseph Lamy. Petit, vêtu d'une chemise blanche et d'une cravate noire, il se présenta pour la seconde fois devant la cour d’assises de La Réunion. Son premier procès s’était conclu par une condamnation à mort pour des cambriolages et le meurtre d'un commerçant du Port, mais une erreur de procédure avait annulé le verdict. Lors de son second procès, son avocat, Me René Kichenin, fit valoir des failles dans le dossier, notamment des erreurs médicales dans le traitement de la victime. Lamy échappa à la guillotine et fut finalement condamné à 20 ans de réclusion criminelle, une peine qui suscita le débat dans l’opinion publique.

1978 : William Welmant, le dernier condamné à mort

En 1978, l’affaire William Welmant marqua un tournant dans l’histoire judiciaire réunionnaise. Condamné en 1977 à la peine de mort, son pourvoi en cassation permit de casser l'arrêt de la cour d'assises de Saint-Denis. Accusé de vol qualifié suivi de meurtre, Welmant affronta une nouvelle fois la cour dans un contexte tendu. Sa personnalité, marquée par des déclarations provocantes et des accusations répétées de complot contre lui, ajouta une dimension théâtrale au procès.


L’affaire remontait au 9 novembre 1973, lorsqu’un employé de la société Tomi, Pierre Lemart, disparut mystérieusement avec 4 millions de francs CFA destinés à la paie des ouvriers, comme le relatait le Journal de l'Ile de l'époque. L’enquête initiale, menée par la gendarmerie de Saint-Denis, révéla que Lemart avait récemment transporté William Welmant à plusieurs reprises, notamment lors de trajets impliquant de l’argent.

Au fil des investigations, des incohérences émergèrent. Des témoins rapportèrent avoir vu Welmant en possession d’un pistolet, et des sommes d’argent significatives circulaient entre ses proches. Son frère finit par avouer que William lui avait confié une importante somme d’argent peu après la disparition de Lemart.

Malgré un réquisitoire sévère de l’avocat général Garsi, Me René Kichenin réussit une nouvelle fois à éviter la peine capitale à son client. En plaidant sur les incohérences des témoignages et les failles dans l’enquête, il convainquit le jury. William Welmant fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, échappant ainsi à la guillotine. À la sortie du verdict, il lança un dernier cri d’innocence : "Je suis innocent ! L’avenir le dira."

Dans une interview accordée à nos confrères du Quotidien, Me René Kichenin, fervent abolitionniste, était revenu sur ces deux procès particulièrement marquants dans sa carrière d’avocat. Il évoquait même détenir le triste record de « deux condamnations à mort » dans sa carrière.

« Effectivement, j’ai le triste record, d’avoir eu dans la dernière moitié du XXᵉ siècle, le plus grand nombre de condamnés à mort : deux. C’est beaucoup pour un seul avocat dans sa carrière. La première fois, c’était en 1973. J’ai été malade pendant plusieurs jours. Il n’y a eu aucune pitié pour lui. Le jury ne l’a pas loupé. Il a été condamné à la peine de mort… Pour la première fois de ma vie sous les applaudissements d’une salle d’audience. Je n’ai jamais vu ça. J’ai fait un pourvoi en cassation. L’arrêt a été cassé. »

Grâce aux arrêts de la Cour de Cassation, il a pu replaider pour ses deux clients qui ont pu finalement échapper à la guillotine.

Quant au procès Welmant, il fut l’un des derniers où la peine capitale fut évoquée à La Réunion. La justice insulaire commençait à évoluer vers des peines moins irréversibles, une tendance confirmée par l’abolition de la peine de mort en France en 1981.

Notre série consacrée aux affaires criminelles et judiciaires liées à La Réunion :

Premier volet : Alain de Bernardy de Sigoyer : le faux marquis réunionnais, entre magie noire et crime passionnel

Deuxième volet : Réhabilitation d'Alfred Dreyfus : le rôle décisif d'Alexis Ballot-Beaupré, président réunionnais de la Cour de cassation

Etiquettes :

Dans la même rubrique

0💬
Tri :