Enseignants mutés dans l'Hexagone : “On ne veut plus du BUMIDOM éducatif”

“Est-ce le BUMIDOM* éducatif que l’on nous impose ?”, les mots de la présidente de région sont lancés. Ce vendredi matin, Huguette Bello recevait à la Pyramide inversée des enseignants mutés dans l’Hexagone désireux de rester ou de rentrer au pays.
L’histoire se répète d’année en année. De nombreux lauréats de La Réunion du concours d’enseignant du second degré sont appelés à faire leurs valises pour rejoindre les académies de l’Hexagone, en dépit de leur demande d'exercer sur l'île et des possibilités sur le territoire. Une fois de plus, Huguette Bello fait part de “son incompréhension, de son indignation et de sa colère”. Les interpellations, multiples courriers et procédures réalisés localement auprès des différents ministères concernés ne “suffisent pas”, déplore la présidente de Région, qui dit ne pas oublier “les vagues successives d'enfants poussés hors de la Région Réunion” pour “aller combler les manques dans les autres académies”.
Comme l’an dernier, la dizaine d’enseignants témoignant autour de la table font part d’une envie d’exercer dans ce domaine qu’ils ont choisi, évoquent une situation financière, médicale ou familiale sensible, mais aussi et surtout une volonté de travailler “à La Réunion, pour La Réunion” et le sentiment d’être “des variables d’ajustement”.
Choisir entre sa carrière et le reste
Parmi ceux venus exprimer leur détresse et leur sentiment d’injustice, on retrouve Aymeric Sautron, rencontré l’an dernier sur la même problématique.
Parti à contrecœur et sans solution de logement l’an dernier pour Paris, sa demande de mutation à La Réunion a été, presque sans surprise, rejetée. Dans son cas, 300 de ses précieux points qui permettent d’obtenir une potentielle mutation auraient été oubliés. Trop tard. Malgré ses recours, l’enseignant devra retourner pour un an encore, au minimum, cette fois-ci à Versailles. Dany aussi est affecté à Versailles pour la seconde année de suite, l'obligeant à laisser ses parents malades sur l’île.
Caroline, enseignante titulaire d’un CPLP Lettres-Histoire, connaît bien tristement cette académie en raison des multiples agressions subies là-bas. “On m’a mis la pression pour que je reprenne mon poste, sous risque d’être mise en disponibilité. Je suis retournée là-bas, je me suis de nouveau fait agresser et je me suis remise en arrêt maladie ordinaire." En novembre, elle atteindra le quota autorisé. “Le rectorat m’a fait comprendre qu’ils m'attendent au tournant si je ne retourne pas en métropole. Je risque de tout perdre”, regrette-elle.
A ses côtés autour de la table, Pauline, titulaire d’un Capes d'Allemand, s'apprête à partir pour Beauvais, malgré une situation financière tendue et en l’absence de solution de logement. Marine, elle, affectée dans l’Hexagone depuis 2020, se retrouve en TZR (titulaire sur zone de remplacement) dans le Loiret, malgré ses espoirs de retour sur l’île. “J’ai fait l’erreur d’emmener ma famille avec moi”, lui a t-on soufflé alors que ses demandes de mutation ici restent vaines. Même sort pour Tommy, TZR dans les Yvelines à la rentrée, malgré une maladie et des postes qui seraient, selon lui, vacants sur le territoire.
Marie-Laure, lauréate du CPLP Arts appliqués, affectée dans l’académie de Paris à la rentrée en tant que stagiaire, devra laisser ses enfants, en garde alternée, à La Réunion. Marie, titulaire d’un CPLP Lettres anglais doit aussi choisir entre famille et carrière. Bettyna, elle, a dû laisser mari et fille pour l’année de stage l’an dernier. En plus du moral en berne, dans une situation financièrement qui devient tendue, l’enseignante qui avait ici une situation stable vit désormais dans la maison de vacances de particuliers qui y sont de temps en temps de passage, dans son académie d’affectation. “Toute ma vie est bouleversée”, explique-t-elle émue.
"Pourquoi na poin la transparence ?"
A l’écoute de tous ces témoignages, similaires à ceux des lauréats du concours d'enseignant du second degré des années ultérieures, Huguette Bello s’insurge à nouveau, “On ne veut plus du BUMIDOM éducatif”, plaide-t-elle la transparence et la révision des centres d'intérêts matériels et moraux . “Nous n’avons pas de chiffres ! Combien de créoles y arvient ? combien d’moun’ y sava à la retraite ? Combien nana de postes à pourvoir dans cette académie ? Pourquoi y dit pas nous ? Pourquoi na poin la transparence ?"
La députée Karine Lebon, pour qui le constat est que réussir le concours “c’est devenir des pions que l’Éducation nationale déplace au gré de ses envies”, il y a là un exemple de la volonté de contractualisation du service public et un souhait de combler les manques dans l’Hexagone : “Les gouvernements successifs ont échoué à rendre ce métier attractif sur le continent, et comme le relent d’une mélodie coloniale ce sont nous les ultramarins qui payons les pots cassés”, lance-t-elle. Des propos auxquels se joignent le député Frédéric Maillot à qui la situation évoque “l'ordonnance Debré” et Karine Nabénésa qui dénonce un “déracinement forcé”.
Consulté sur le sujet, Mathieu Carniama, docteur en droit réunionnais ayant reçu le prix de thèse du Conseil constitutionnel 2023 et le prix Dalloz, fait appel au bon sens, à la fois financier et économique, du gouvernement en la matière. Il indique également qu’il serait judicieux de déterminer quel ministère, celui de l’Éducation nationale ou celui des Outre-mer, sera compétent pour répondre aux sollicitations des ultramarins concernés par ces mutations.
Outre les courriers, et les nouvelles interpellations des différents ministères à ce sujet, les parlementaires présents ont indiqué leur volonté d'interpeller le nouveau ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse, Gabriel Attal, à ce sujet lors de sa venue prochaine à La Réunion.
*Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'Outre-mer mis en place en 1963 sous Michel Debré afin de “favoriser la migration d’adolescents originaires des Outre-mer vers les départements français qui se vident de leur population”. En 2002, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales avait recensé 1.630 enfants réunionnais ayant participé à ce programme.


