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Enseignants : "Paris, Créteil, Versailles, on envoie les Réunionnais là où les autres ne veulent pas aller"

La présidente de Région tenait ce mardi une conférence de presse sur la situation des lauréats réunionnais des concours d'enseignement secondaire. Autour de la table du Conseil Régional une quinzaine de lauréats, tous affectés dans l’hexagone pour la rentrée, tous face à un dilemme. Ils devront, s’ils souhaitent poursuivre dans cette voie, quitter leur île.
Ecrit par Sophie Fontaine – le mercredi 3 août 2022 à 13H41

Dès le début de la conférence de presse, Huguette Bello, consciente qu’"aucun candidat de La Réunion et des Antilles n'ignore qu'il s'agit là d'un concours national”, évoque la difficulté d’un départ à des milliers de kilomètres pour chacun d’entre eux. “On connaît les règles mais il pourrait y avoir d'autres règles", lance-t-elle avant de poursuivre : “Ils sont affectés dans le désormais célèbre PCV [Paris, Créteil, Versailles]”(...) On envoie les personnes qui ont été reçues au concours ici, là où les autres ne veulent pas aller”.

 

Paris, Créteil, Versailles

Les lauréats, soutenus par la présidente de Région, déplorent un manque de transparence vis-à-vis des affectations.

En fait, nombreux sont ceux qui doivent quitter l’île pour Créteil, Paris ou Versailles malgré leur bonne position au classement académique ou national au concours et le vœu formulé de rester à La Réunion et des postes vacants ici.

Chloé, affectée à Versailles pour son année de stage, est arrivée 7e au classement académique. “Je suis née à La Réunion, j’ai fait toute ma scolarité ici, pourtant, la 10e personne au classement se retrouve affectée ici. (...) Mon tuteur de Master s’est montré volontaire pour me prendre lors de mon année de stage, malheureusement ce ne sera pas possible, je dois aller répondre à un manque de personnel sur le territoire métropolitain”.

Mme De Boisvilliers, titulaire à la rentrée, est aussi appelée à Versailles. Elle n’aura même pas de poste, mais sera remplaçante dans cette région : “Je vais être la petite main-d'œuvre de l'Éducation nationale", regrette celle qui devra abandonner conjoint et beau-fils polyhandicapé.

Même destination pour Murielle, seule lauréate académique du CPLP Espagnol, qui ne peut retenir ses larmes : “On m’a expliqué qu’il n’y a pas de poste ici (...) mais j’ai pu apprendre qu’il y a des lycées dans l’Est qui seront à la recherche de profs. Je suis toute jeune, j’ai préparé mon concours grâce à l’aide financière de mes parents. Aujourd’hui, mon père commence à tomber malade. Aujourd’hui, si je pars, je sais qu’ils vont être inquiets”, confie-t-elle, émue. “Si j’ai pas d’enfants, si je ne suis pas marié, si je ne suis pas handicapée, je n’ai pas le droit de rester ici, alors que je suis la seule lauréate”.

Corentin voit, lui, son rêve d'enseigner ici brisé. Il est affecté à Créteil.

Les témoignages des lauréats , au pied du mur, se succèdent. Tous ont une histoire personnelle différente mais le même désarroi devant l’urgence de leur cas alors qu'ils souhaitent faire valoir le fait de “mettre leurs compétences au profit de La Réunion”.

Le mariage et les enfants ne suffisent plus

Parmi eux, des mères et des pères de famille, des personnes déjà pacsées, d’autres qui s’unissent pour augmenter leur chance, et qui devront donc vivre séparées de leurs proches pour une durée indéterminée.

Stéphanie, mère avec deux enfants à charge, séparée, assure que cette profession a affecté négativement sa vie de famille. "Est-ce que la vie de famille est conciliable à la vie professionnelle ? (...) En tout cas, ça a porté préjudice à ma vie de couple”, lance-t-elle. Depuis, elle a décidé d'exercer à Mayotte, pour se rapprocher de ses enfants, qui restent à La Réunion.  

Anne-Gaëlle, dont le mari est enseignant ici, maman de deux enfants en bas âge, se dit émue suite aux divers témoignages. “Je ne peux pas partir sans eux, ce serait vraiment les abandonner. (...) On a déjà pensé avec mon mari que j'y aille avec mes enfants mais ne me vois pas non plus être en métropole, avec deux enfants, seule. Comment faire les heures d’enseignement ? Je n'aurais même pas de quoi payer une nounou !

Des contractuels sur les postes vacants à La Réunion pour "casser le statut de la fonction publique"

Autre fait qui revient de façon récurrente : la présence de contractuels sur les postes locaux. Wilfrid Bertil, vice-président de Région, voit ici une problématique avant tout politique. "C’est la politique du gouvernement de casser le statut de la fonction publique". Il souligne : “Il y a un manque de volonté politique, un manque de courage politique”.

Jean Thierry laisse derrière lui femme, enfants et parents malades pour un poste en métropole. “Ils ont préféré placer des contractuels sur les postes”, assure-t-il, un constat auxquels adhèrent plusieurs membres de l’assistance. "Ça sert à quoi d’avoir le statut de fonctionnaire si aujourd’hui des personnes qui ne sont pas formées pour être enseignant sont ici ?”, peut-on entendre durant cette conférence.

Une autre lauréate, mère d’un petit de 16 mois, intervient à son tour, pointant du doigt le manque d’interlocuteurs quant à l’individualité des cas. Elle est rejointe par Stéphanie, professeur de Lettres Anglais titularisée en 2018, affectée alors à l’académie de Paris et Vanessa, prof d’anglais qui était aussi contractuelle avant de décrocher le sésame. “On me regardait de haut, je ne comprenais pas le système, j’ai compris leur regard maintenant sur moi”, explique-t-elle.

Maman de deux enfants, après une année de stage en 2020-2021 (arrivant 13e au classement national) effectuée en SEGPA dans un lycée professionnel du chef-lieu, elle demande à être affectée à ce poste vacant depuis 10 ans mais est affectée à Paris au 1er septembre.

J’ai adoré ces enfants, on a construit une relation de confiance. (...) On m’a répondu qu’on allait donner la place à un TZR (titulaire sur zone de remplacement) ou un contractuel. (...) L’Education nationale y mank d’éducation”, conclut-elle.

“L’Education nationale y mank d’éducation”

Outre l’incohérence des affectations qu’ils dénoncent, les lauréats pointent un système administratif qui manque d’humanité.

“J’ai fait un recours, j’ai eu une réponse au bout de 10 minutes. Ç​a a été refusé, en 10 minutes”, lance l’une d’entre eux au bord des larmes .

Caroline a, quant à elle, obtenu son CPLP Lettres-Histoire en 2019. Seule lauréate réunionnaise, elle a pu faire son stage sur l’île mais a été titularisée à Versailles “alors que mon vœu était La Réunion et qu’il y avait des postes vacants ici”. Ses demandes de révisions d'affectation ayant été refusées, Caroline est donc partie, se faisant hébergée par des amis.

"Je vous conseille de démissionner"

 “Mes parents n’avaient pas les moyens de me soutenir financièrement. Arrivée là-bas en période de crise sanitaire, j’ai eu le covid et à cause de cela, j’ai été agressée dans mon établissement”, confie-t-elle. 

Malgré les alertes auprès de l’établissement, le ministère de l’Education nationale, le rectorat et diverses administrations, elle n’a observé aucun changement et a décidé de revenir, se retrouvant en arrêt maladie. “Ce que le rectorat de Versailles m’a dit, c’est : 'madame, est-ce que vous avez été hospitalisée suite à votre agression ?' J’ai répondu 'non'. 'Suite à votre agression, avez-vous fait une tentative de suicide ?' J’ai dit 'non'. Ils m’ont répondu : 'Madame je suis désolée de vous l’annoncer, mais des cas comme vous, on en recense des centaines et des milliers et je crains fort que le rectorat, ni même le ministère s’engage à vous aider plus qu’ils ne le font déjà. Si vous voyez que vous n’avez plus les épaules pour exercer cette profession, je vous conseille de démissionner", relate-t-elle. En arrêt maladie, elle percevait la moitié de son salaire. 

Tout ça pour 1400 euros/mois ?

Marion a aussi fait l’expérience, exerçant 9h00 par semaine à Rambouillet l’an dernier. L’enseignante fait les comptes et se retrouve dans une situation financière compliquée. " Je gagne 1400 euros, j’ai un loyer de 550 euros à payer, j’ai dû emprunter pour avoir une voiture. Rambouillet, c’est la forêt”.

Une autre partie de son salaire, comme pour les autres, passe dans les allers-retours Hexagone-Réunion. L’espoir de rentrer est bien mince. “Je suis attendue à la rentrée dans le 91”, explique-t-elle. Son intervention se fait porte-voix des lauréats autour de la table, qui se posent également la question du logement, du transport et de la cherté de la vie.

"Mobilité involontaire"

Huguette Bello regrette cette mobilité “qui n’est pas basée sur le volontariat”. Parmi les lauréats présents, certains se disent tout de même prêts à partir, mais dans de bonnes conditions et soulignent les difficultés de logement.

Cédric tente l’expérience pour la seconde fois. Après avoir effectué un stage en métropole et démissionné pour revenir auprès de ses proches, il a repris la direction de l’enseignement après un licenciement économique dans le secteur privé durant la crise sanitaire.

“J’ai pu repasser le concours cette année. J’ai fait l’acquisition d’un logement social ici et je ne peux pas le louer. Je suis face à un dilemme, avoir un crédit à rembourser et un logement là-bas à payer, c'est quasiment tout mon salaire qui passerait dans les charges"

Marie, elle, s’était préparée à partir pour l’année de titularisation, soit l’an prochain, mais devra faire ses valises dès la fin du mois. “On nous avait dit que ce n’était pas possible de partir en métropole pour notre année de fonctionnaire stagiaire. On n’a tout juste pas un mois pour tout déménager, quitter La Réunion, trouver un logement en ne sachant pas quand on pourra revenir". Un autre lauréat, arrivé 8ème au classement académique du concours professionnel, ne cache pas sa déception: " J'ai pas envie de quitter La Réunion. (...) Nou sort’ La Réunion, nou sé pa in problem.n'a fé kom tou l’mond’ et sak nou ve sé la Réunion”. Il a été affecté à Montpellier. Il devra travailler en Lozère, et n’aura pas de “transports en commun, sauf un train, 5h00 de route, qui part à 9h00”, alors même que les cours démarrent à 9h00. 

“Les règles d'affectation doivent être modifiées”

Chaque témoignage relève de l’impasse. “Envoyer des gens remplir des postes où en métropole on ne trouve pas preneur, cela a de fâcheux relents historiques”, lance Wilfrid Bertil avant de poursuivre : “je pensais que ces pratiques des années 1960 et des années Debré étaient derrière nous, mais je me rends compte qu’elles sont encore extrêmement vivaces”. 

Le concours est national et “il faut que le concours demeure national”, insiste la Région, mais “les règles d'affectation doivent être modifiées", prône Jean-Pierre Chabriat. Le Conseil régional pose deux problématiques : la question des perspectives d’emploi à long terme à La Réunion et la révision des règles d'affectations.

Cette problématique des affectations et mutations ne datent pas d’hier et concerne bien d’autres domaines. Les déclarations d’intention ne règlent rien. “L’histoire se répète”, avance la présidente de Région.

Pour Huguette Bello, qui dénonce ici “une violence institutionnelle", la proposition est claire : privilégier les lauréats qui veulent rester et qui ont des difficultés à partir, sur les postes vacants à La Réunion, tout en laissant les places restantes aux lauréats des autres académies souhaitant exercer ici. 

Après un premier courrier sans réponse adressé au ministère de l’Education nationale, la présidente de Région déclare qu’un second courrier sera envoyé au même ministère ainsi qu’au ministre délégué chargé des Outre-mer et indique qu’elle ne manquera pas d’alerter Jean-François Carenco à ce sujet ce mercredi lors d’un entretien téléphonique prévu sur tout autre chose.

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