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20 décembre : à La Réunion, une liberté "octroyée" par la loi

Ecrit par N.P. – le samedi 20 décembre 2025 à 06H26

Le 20 décembre 1848, l’abolition de l’esclavage est proclamée à La Réunion. Une liberté venue d’en haut, appliquée sans insurrection et sous contrôle du pouvoir colonial. Plus de 170 ans plus tard, le souvenir de cette journée continue d’interroger la manière dont la République a libéré… sans bouleverser l’ordre établi.

À la différence des Antilles, l’histoire de l’abolition à La Réunion n’a jamais été celle d’une révolte. Le décret du 27 avril 1848, signé par Victor Schoelcher, sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies, y a été appliqué dans le calme, deux mois après la promulgation. Le 20 décembre, le commissaire de la République Joseph Napoléon Sarda Garriga lit sa proclamation devant la population :

"Mes amis, les décrets de la République française sont exécutés : vous êtes libres. Tous égaux devant la loi, vous n’avez autour de vous que des frères. La liberté, vous le savez, vous impose des obligations. Soyez dignes d’elle, en montrant à la France et au monde qu’elle est inséparable de l’ordre et du travail."

Une phrase devenue symbole, mais aussi révélatrice d’une philosophie politique : la liberté oui, mais encadrée. Historien spécialiste du sujet, Marcel Dorigny résume sur le site du musée historique de Villèle : "À La Réunion, l’ordre légal fut respecté jusqu’au dernier moment. Aucune abolition anticipée n’ayant été proclamée, les structures profondes de la société coloniale n’avaient pas ouvert la voie à une issue insurrectionnelle."

Le contexte explique beaucoup. Contrairement à la Martinique ou à la Guadeloupe, la première abolition votée en 1794 n’a jamais été appliquée à Bourbon. Le système esclavagiste y a survécu sans rupture, entretenu par une économie de plantation encore en construction. "Le sucre, dont la culture intensive a toujours été intrinsèquement liée à l’essor de l’esclavage de masse, a connu un essor relativement tardif au profit du café", rappelle Marcel Dorigny. Ici, pas de soulèvement majeur, si ce n’est la révolte de Saint-Leu en 1811. Pas d’Haïti réunionnaise, pas de rupture violente. L’esclavage a perduré, modelant une société à part, fondée sur une domination de proximité, mêlant contraintes et échanges culturels entre mondes africain, malgache et indien.

"La liberté fut donnée, mais elle ne signifiait ni égalité ni justice économique."

Lorsque Sarda Garriga débarque à Saint-Denis le 13 octobre 1848, l’esclavage a déjà été aboli dans toutes les colonies françaises. Malgré les pressions des colons, il applique à la lettre les instructions du gouvernement provisoire : promulgation du décret le 18 octobre, mise en œuvre deux mois plus tard. Entre-temps, l’administration prépare une nouvelle organisation du travail. Les anciens esclaves, devenus "nouveaux libres", devront signer des contrats avec leurs anciens maîtres. Une précaution assumée pour éviter, selon le commissaire, "la désorganisation de la production". En clair : la liberté sans rupture.

Une ambiguïté : "La liberté fut donnée, mais elle ne signifiait ni égalité ni justice économique." Une phrase qui résume l’après-1848. L’État français, sous l’influence de Schoelcher, a bien aboli la servitude, mais a choisi d’indemniser les propriétaires, pas les affranchis. L’ancien député alsacien plaidait pourtant l’inverse : offrir des terres aux nouveaux libres pour éviter la précarité. Le Parlement tranchera autrement : 120 millions de francs seront versés aux maîtres pour "dommages économiques".

Aujourd’hui, cette contradiction nourrit encore le débat. Victor Schoelcher, longtemps célébré comme héros républicain, est aussi critiqué pour avoir incarné une abolition"paternaliste". En Martinique et en Guyane, plusieurs statues à son effigie ont été déboulonnées en 2020. "L’histoire ne retient que le nom des hommes blancs", dénoncent certains militants anticoloniaux. D’autres rappellent qu’il a aussi défendu l’égalité des peuples et le droit à l’éducation, tout en s’opposant à la peine de mort et aux sévices dans les bagnes.

À La Réunion, la figure de Sarda Garriga reste centrale. C’est son nom, plus que celui de Schoelcher, que l’île associe à l’abolition. "Lorsque vous dites ‘abolition de l’esclavage’ à La Réunion, on pense à Sarda Garriga, mais pas à Schoelcher ou Arago", soulignait le géographe Mario Serviable, dans nos colonnes l'année dernière. Le premier agit depuis Paris, le second sur le terrain : l’un rédige, l’autre applique. Ensemble, ils incarnent une "liberté octroyée" qui, pour beaucoup d’historiens, a prolongé sous d’autres formes la dépendance économique et sociale.

Cette spécificité réunionnaise — une abolition sans insurrection, dans le cadre d’une légalité républicaine — a façonné une mémoire différente. Le tableau d’Albert Garreau, peint en 1849, illustre cette mise en scène : Sarda Garriga tient le décret dans une main et désigne les outils de travail de l’autre, pendant que les affranchis se prosternent. Une "liberté" légale, ordonnée, mais pas conquise.

Cent soixante-dix-sept ans plus tard, la Fèt Kaf perpétue cette mémoire ambivalente.

Les dates clés de l’abolition à La Réunion

4 février 1794 : Première abolition de l’esclavage votée par la Convention nationale – jamais appliquée à Bourbon.

20 mai 1802 : Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage dans toutes les colonies françaises.

1811 : Révolte d’esclaves à Saint-Leu, violemment réprimée.

27 avril 1848 : Signature du décret d’abolition par Victor Schoelcher.

20 décembre 1848 : Application du décret à La Réunion par Sarda Garriga.

1983 : Le 20 décembre devient jour férié à La Réunion.

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