Vie chère : marges, frais d’approche… l’Autorité de la concurrence met en lumière un modèle martiniquais qui interpelle aussi La Réunion

Saisie par le Gouvernement, l’Autorité de la concurrence a rendu ce 10 février 2026 un avis très attendu sur la formation des prix alimentaires en Martinique. Elle décrit un système d’approvisionnement lourd, dans lequel les « frais d’approche » représentent un tiers du coût des marchandises importées, et une répartition des marges contrastée selon les acteurs. Sans conclure à l’existence de sur-marges généralisées, l’Autorité plaide pour une transparence durable, assortie de sanctions en cas de non-respect.
Le dernier avis de l’Autorité de la concurrence dresse d’abord un constat chiffré sur l’écart de prix entre la Martinique et l’Hexagone. En 2022, cet écart s’établit à 13,8%, en hausse par rapport aux niveaux observés en 2010 (9,7%) et en 2015 (12,3%). L’alimentation apparaît comme le principal facteur explicatif, avec des prix supérieurs de 40,2% à ceux de l’Hexagone, pour un poste de dépense central dans le budget des ménages martiniquais. Selon les calculs présentés, un ménage hexagonal conservant ses habitudes de consommation verrait son budget augmenter de 17,1% en Martinique, tandis qu’un ménage martiniquais effectuant ses achats dans l’Hexagone subirait une hausse de 10,6%, des estimations toutefois établies hors promotions, très fréquentes dans les territoires ultramarins.
La question de l’octroi de mer dans une perspective de long terme
Ce travail s’inscrit dans le cadre du protocole d’objectifs et de moyens signé le 16 octobre 2024, à la suite des fortes tensions sociales liées à la vie chère, et prévu pour une période d’observation de 36 mois. L’État s’y est engagé à exonérer de TVA 69 familles de produits, représentant environ 6 000 références, une mesure entrée en vigueur le 1er mars 2025. En contrepartie, et dans une logique de neutralité budgétaire, certains produits considérés comme non essentiels ont été soumis au taux normal de TVA de 8,5%, notamment les équipements informatiques et les smartphones. Ce qui est le cas aussi à La Réunion. De son côté, la Collectivité territoriale de Martinique s’est engagée à réduire l’octroi de mer sur 54 familles de produits, pour un effort annuel évalué à près de 6 millions d’euros, compensé par des hausses ciblées sur d’autres catégories via des mécanismes de péréquation.
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L’Autorité replace également la question de l’octroi de mer dans une perspective de long terme. En Martinique, son produit est passé de 250 millions d’euros en 2014 à 346 millions en 2022, soit une hausse de 38%. Le montant net collecté par habitant a progressé de près de 50% sur la même période. À cela s’ajoute une forte instabilité du dispositif, marquée par plus de 160 délibérations modifiant les taux entre 2014 et 2022, contribuant à la complexité et au manque de lisibilité du système fiscal local.
Le poids des « frais d’approche »
Au cœur de l’analyse figure le poids des « frais d’approche », directement liés à l’insularité et à l’organisation de la chaîne logistique. Sur la période 2022-2024, les distributeurs interrogés estiment que, sur le coût d’achat des marchandises importées, 66,7% relèvent du prix d’achat des produits et 33,3% des frais d’approche. Ces derniers se répartissent entre la logistique et les ports en Hexagone (6,9%), le transport maritime (10,9%), l’octroi de mer (9,6%) et la logistique et les ports en Martinique (5,9%). L’Autorité retient un coefficient d’approche de 1,49 et souligne que la part de ces frais a progressé d’environ 19% par rapport à ses estimations de 2019 pour l’ensemble des DROM.
Sur la question sensible des marges, l’avis met en évidence une situation hétérogène selon les formats de distribution. Les hypermarchés présentent en moyenne une marge nette positive de 1,2%, tandis que les supermarchés affichent une marge nette négative de –1,4%, avec de fortes disparités selon les enseignes. Globalement, les marges commerciales et les marges brutes apparaissent d’un niveau comparable à celui observé en moyenne nationale, mais les marges d’exploitation et les marges nettes sont inférieures.
Les regards se tournent vers les grossistes-importateurs
L’Autorité attire en revanche l’attention sur la profitabilité des structures situées en amont des magasins, notamment au sein des groupes intégrés. Sur la période 2022-2024, les magasins enregistrent une marge nette moyenne négative de –0,8%, tandis que les grossistes-importateurs et centrales d’achat dégagent une marge nette moyenne de 1,6%. Les centrales de référencement affichent quant à elles une marge nette particulièrement élevée, atteignant près de 29%, avec des marges brutes très importantes. Les grossistes-importateurs non intégrés présenteraient par ailleurs des marges nettes environ deux fois supérieures à celles de leurs homologues intégrés, une situation en partie expliquée par les mécanismes de facturation intra-groupes.
Sans conclure à l’existence de sur-marges systématiquement supérieures à celles constatées en Hexagone, l’Autorité estime que la vie chère en Martinique résulte de facteurs structurels et cumulatifs : éloignement géographique, dépendance aux importations, étroitesse du marché, niveaux de revenus plus faibles, fiscalité spécifique et organisation de l’approvisionnement autour de quelques acteurs clés. Elle note également que, depuis le retrait de Maersk en 2022, la desserte maritime entre l’Europe et les Antilles françaises repose sur trois compagnies, et appelle à la vigilance quant aux projets de réorganisation logistique susceptibles de réduire encore la concurrence.
Des constats dressés qui résonnent fortement aussi à La Réunion
Si l’avis de l’Autorité de la concurrence se concentre sur la Martinique, les constats dressés résonnent fortement dans l’ensemble des territoires ultramarins, et tout particulièrement à La Réunion. Comme aux Antilles, l’île est confrontée à une dépendance massive aux importations, à un marché étroit et à une chaîne d’approvisionnement structurée autour de quelques acteurs clés, notamment des grossistes-importateurs intégrés aux groupes de distribution. Les « frais d’approche » — transport maritime, logistique portuaire, fiscalité locale — y pèsent également lourdement dans la formation des prix, dans un contexte d’éloignement géographique et de faible concurrence sur certaines lignes maritimes.
À La Réunion, l’écart de prix avec l’Hexagone demeure structurel (jusqu'à 37% pour l'alimentation), avec une sur-représentation du poste alimentaire dans le budget des ménages, alors même que les niveaux de revenus sont inférieurs à ceux du national. Comme en Martinique, les débats récurrents portent sur le rôle de l’octroi de mer, à la fois outil de financement des collectivités et facteur de renchérissement des produits importés, ainsi que sur la répartition de la valeur entre les différents maillons de la chaîne — importation, logistique, centrales d’achat et points de vente.
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L’avis se conclut par neuf recommandations, dont plusieurs à portée très opérationnelle. L’Autorité préconise de renforcer les moyens humains et financiers de l’Observatoire des prix, des marges et des revenus, d’assurer une fréquence suffisante des enquêtes statistiques, de simplifier et stabiliser l’octroi de mer, de renforcer les contrôles sur les exclusivités d’importation et de faire davantage contribuer les grossistes-importateurs aux dispositifs de lutte contre la vie chère. Sur ce dernier point, ils participent déjà aux réunions du BQP à La Réunion. Surtout, elle appelle à la mise en place d’un dispositif pérenne de collecte et de suivi des prix et des marges, assorti de sanctions en cas de non-respect, condition jugée indispensable pour permettre aux pouvoirs publics de disposer d’un outil efficace et durable de régulation.


