Un papa écrasé, faut qu'ça rapporte, et gros !

Il y a des familles de charognards qui donnent envie de gerber. Le 18 février 2018 vers 6h45, un homme de 63 ans s'est fait renverser par une voiture aux alentours de la Technopole de Saint-Denis. Les faits sont aussi simples que navrants...
Tout a été tenté pour le sauver
Vers 6h15, une infirmière au CHU de Saint-Denis, finit sa nuit de boulot. Elle est harassée : elle a effectué un remplacement impromptu après sa journée de travail. Ils sont en sous-effectif, on le sait, mais rentabilité avant tout ! C'est le résultat d'une politique voulant que les services de soins doivent désormais rapporter du pognon... alors qu'avant, ils devaient soigner les malades. Merci patron !
Cette dame habite dans l'Est et, pour rentrer chez elle, emprunte le boulevard Sud comme toujours. Une route qu'elle connaît par coeur. Peu après Canal +, elle est surprise et éblouie par le soleil. Un choc, le pare-brise qui éclate... elle s'arrête. Pour constater qu'elle vient de renverser un vieil homme qui a tenté de traverser la quatre-voies à un endroit où il n'y a aucun passage pour piétons. Ce genre de drame est malheureusement trop fréquent dans toute l'île.
On se demande quel est l'esprit malade qui a conçu des voies rapides entre deux ronds-points sans passage piéton. Explication : les ronds-points débiles et chers, même à cent mètres l'un de l'autre, rapportent de juteux pourcentages aux ingénieurs de secteurs ; pas les passages pour piétons, pas assez chers sans doute ?
Notre infirmière fait ce que ferait n'importe quel conducteur honnête dans un tel cas : elle appelle pompiers et gendarmes. Les pompiers sont là très vite, procèdent aux premiers soins puis emportent le malheureux à Bellepierre (il n'est pas mort). L'accidenté va y rester quelques heures avant d'être transféré par hélico au centre hospitalier Sud dans un service spécialisé.
Un phénomène surprenant : que ce soit à Bellepierre ou à Saint-Pierre, aucun membre de la famille du vieil homme ne viendra lui rendre visite.
Un pauvre homme solitaire, c'est toujours bon à prendre
Une constatation importante : chez la conductrice comme chez le piéton accidenté, on n'a relevé aucune trace d'alcool ni de stupéfiant.
Le vieillard décède après plus de 24 heures de soins intensifs : polytraumatisé, il n'avait aucune chance d'en réchapper.
La conductrice reconnaît qu'elle était très fatiguée après toute une nuit de travail. On le serait à moins. Cette dame, qui a plusieurs fois exprimé ses regrets envers la famille du mort, reste traumatisée plus d'un an et demi après l'accident. On peut le comprendre : elle n'a aucune mention à son casier judiciaire, n'a jamais eu de PV, n'a jamais blessé ni, encore moins, tué personne. Ce que le président Molié a exprimé très humainement :
« Votre métier consiste à soigner, voire sauver des gens ; pas de les tuer. On comprend que vous soyez manifestement affectée aujourd'hui encore ».
Les circonstances des faits ont largement été mises sur la table au cours de l'audience : le soleil à ras du sol, l'absence de passage protégé, la faible vitesse de la voiture, l'éblouissement de la conductrice... tout, tout, tout a été dit.
Y compris le fait que ce pauvre homme de 63 ans vivait seul : il était divorcé et ses propres enfants, de leur aveu-même, ne venaient le voir que le plus rarement possible.
Et c'est là qu'on tombe des nues...
Les rapiangs à deux pattes : une honte !
La procureure Carniéllo ne s'est pas acharnée sur la fautive. Sans omettre le moindre détail lors de son réquisitoire, madame Carniéllo n'a requis aucune peine, s'en remettant à la sagesse des juges.
La famille de la victime, en revanche, avait dépêché une avocate pour tomber à bras raccourcis sur l'infirmière : ce père, cet ex-époux que plus personne ne considérait sinon avec indifférence voire mépris, il fallait bien que ça rapporte ! Même l'ex-madame a fait dire son « immense chagrin ». Quel chagrin ? Ils l'ont tous laissé mourir comme un chien, ne sont jamais venus le voir, n'ont même pas pris de ses nouvelles par i-phone interposé. Mais ils ont tous voulu se faire payer au moins les frais. Quels frais, direz-vous ? Mais c'est évident, voyons : les « frais de messe » (mi espère bon Dié la tourne la tête, si lu la entende ça alorss' !)... les « frais de voyage »... « pou venir au corps » comme dit Créole... et le « préjudice moral », ça compte non ? Ben oui,... ça compte, très gros même.
On a du mal à entendre ça et rester stoïque. J'ai bien failli sortir de la salle pour aller gerber. Ce vieil homme solitaire, ce vieil homme qui n'intéressait personne de sa famille, devenait par la voie magique du fait-divers ce qu'ils avaient de plus précieux au monde. Tant il est vrai que l'argent n'a ps d'odeur, pas même celle du sang frais.
Maître Rochambeau, avec infiniment de tact, a retracé les faits en insistant sur le côté inévitable, « la circonstance indépendante de toute volonté », l'absence de passage protégé, l'habitude malencontreuse qu'ont les piétons de traverser les voies rapides sans précaution, le fait que l'homme a sans doute surgi de derrière un de ces grands palmiers d'où il était peut-être invisible...
« Le prix de la souffrance » : on croit rêver !
La plaidoirie a été efficace : l'infirmière a été relaxée mais...
Mais la décision des juges en a surpris plus d'un. Si la conductrice est reconnue non-coupable, la famille de ce mort que tous ignoraient a touché le gros lot. Ce sont les assurances qui vont jouir ; et l'avocate de la partie civile aussi, je présume : 8.000 euros « pour le prix de la souffrance » ; 10.000 euros « pour le préjudice moral » (où voient-ils de la moralité, chez ces grippe-sous ?) ; plus deux fois 5.000 euros pour les deux orphelines... qui ne venaient jamais voir leur père (elles l'ont reconnu) ; plus encore trois fois 3.000 euros pour je-ne-sais quels frais « de voyage »... y compris pour l'ex-épouse qui avait sans doute oublié jusqu'au prénom du malheureux piéton !
L'accusée, elle, bien que relaxée, n'en menait pas large : elle n'aura pas assez de toute une vie pour effacer de sa mémoire les terribles images de l'accident et leur fatale conséquence.
Je lui souhaite sincèrement de parvenir à faire le vide : n'importe lequel d'entre nous, sauf peut-être un Malik Unia, et encore ! n'aurait pu éviter le choc.


