Un gouvernement cerné de toutes parts et miné de l’intérieur

A la limite, ces 24h supplémentaires nous permettent de nous faire une idée plus précise de ce gouvernement Barnier. Mon sentiment, à écouter et à lire tout ce qui s’écrit depuis l’annonce de la liste sur le perron de l’Élysée samedi soir, est que nous avons affaire à un gouvernement hyper fragile, cerné de toutes parts. Et miné de l’intérieur.
Un gouvernement en place pour quelques mois
Cerné de toutes parts, d’abord bien évidemment par le Rassemblement national et le Nouveau Front Populaire.
Le NFP va déposer une motion de censure dès le discours de politique générale du Premier ministre le 1er octobre, devant les députés. Comme nous l’avons déjà écrit à de multiples reprises, le RN ne devrait pas le suivre, c accorder quelques semaines ou mois de répit à Michel Barnier.
Non pas que le RN se soit soudainement pris d’affection pour ce gouvernement fortement teinté Les Républicains, mais tout simplement parce-que Marine Le Pen a besoin de temps pour terminer la normalisation de son parti et pour y mettre de l’ordre en virant tous les canards boiteux aux CV un peu trop problématiques.
Du genre de ceux qui ont publié dans le passé des tweets antisémites qui sont remontés à la surface durant la campagne des législatives, qui ont soutenu des thèses conspirationnistes ou qui trainent de vilaines casseroles. Je lui souhaite bonne chance tant ces brebis galeuses sont nombreuses au RN. Va falloir qu’elle fouille profond, très profond…
Un an de répit, un délai qui arrange Marine Le Pen
Pour cela, Marine Le Pen a estimé avoir besoin d’environ un an. Ça tombe bien, ça correspond à peu près à la période pendant laquelle la Constitution interdit au président Macron de dissoudre de nouveau l’Assemblée. Ce qui nous amène aux alentours du mois de juillet de l’année prochaine.
D’ici là, la patronne du RN va alterner les votes en faveur des textes de loi qui vont dans le sens de sa politique, surtout en matière de lutte contre l’immigration, et les harcèlements avec chantage à la clé de vote de motions de censure aux côtés de LFI, ce qui ferait à coup sûr tomber le Premier ministre en place et son gouvernement.
A priori, sauf surprise, cela ne devrait pas survenir avant juillet 2025, même si ce n’est pas l’avis de la quasi-totalité des commentateurs politiques nationaux qui la voient dégainer bien plus tôt. Mon analyse est qu’elle n’a pas intérêt à jouer le chaos trop tôt, le chaos bénéficiant surtout à LFI.
Des ennuis judiciaires à l'horizon pour le RN et LFI
D’autant que le RN comme LFI vont avoir tendance à faire profil bas dans les mois qui viennent pour tenter de faire oublier leurs déboires judiciaires. Marine Le Pen et deux dizaines de ses élus et collaborateurs qui passeront devant les juges avant la fin du mois pour avoir détourné plusieurs millions d'euros du Parlement européen. Et LFI, dont la député Sophia Chikirou, qui entretient ce que Le Monde appelle "une relation sentimentale intermittente" avec Jean-Luc Mélenchon, qui vient ce matin d’être mise en examen pour "escroquerie aggravée" et "abus de biens sociaux" dans l’affaire des comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Là aussi, les sommes en jeu dépassent le million d’euros.
Le gouvernement Barnier est aussi miné de l’intérieur. D’abord du fait d’un casting étonnant. Des ministres de l’Éducation nationale et de l’Agriculture qui ne connaissent rien aux domaines dont ils ont la charge, apparemment parce-que Laurent Wauquiez aurait mis son véto sur les noms initialement pressentis qui avaient le handicap, soit d’être susceptibles de lui faire de l’ombre dans le parti, soit d’être trop proches de potentiels rivaux pour les présidentielles de 2027.
L'interférence des présidentielles
Ensuite et peut-être surtout, vous avez sans doute remarqué que les quatre candidats annoncés pour ces fameuses présidentielles, la mère de toutes les batailles politiques, ont pris bien soin de rester en dehors du gouvernement. Laurent Wauquiez, dont on vient de parler, mais aussi Edouard Philippe, Gabriel Attal et Gérald Darmanin.
Tous les quatre ont commencé à jouer leurs propres partitions, bien différentes sur certains points de la ligne défendue par Michel Barnier. Gageons que les différences et les critiques iront en s’accentuant à mesure que l’échéance de 2027 se rapprochera et qu’Emmanuel Macron perdra l’emprise qu’il possède encore aujourd’hui sur les parlementaires, même si celle-ci a déjà été mise à mal par la dissolution.
Des ministres qui commencent à s'écharper sur la place publique
Enfin, comment ne pas évoquer le mélange détonnant de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur et de Didier Migaud à la Justice, le premier à peine nommé accusant la Justice de laxisme relâchant les délinquants arrêtés par les policiers. "Il faut qu'il y ait des peines prononcées, que les peines prononcées soient des peines exécutées", a-t-il affirmé, avant de marteler : "Il faut construire des prisons".
Les réunions de conseils des ministres s’annoncent animées. J’espère qu’on ne va pas être obligés de demander aux gardes républicains d’intervenir pour séparer les deux ministres.
La chance de Michel Barnier, si on peut parler de chance, c’est que tous ces courants contraires vont probablement s’auto-annihiler. Chacun ayant peur d’aller trop loin et que ça ne profite à un concurrent.
Mais gare au jour où toutes ces planètes vont s’aligner...


