Tribune de Christophe Estève (Place publique) : "Travailleurs étrangers dans les champs : le vrai débat n'est pas celui que l'on croit"

Tribune de Christophe Estève, référent Outre-mer de Place publique, dans laquelle il estime que le débat sur le recours à des travailleurs étrangers dans l’agriculture à La Réunion masque en réalité une question plus profonde : celle du modèle agricole de l’île. Il plaide pour une remise en cause de la monoculture de la canne à sucre et une accélération de la diversification afin de renforcer la souveraineté alimentaire du territoire.
"À La Réunion, on nous explique aujourd'hui que la solution aux difficultés de recrutement dans l'agriculture serait de faire venir des travailleurs étrangers. Cette expérimentation, présentée comme pragmatique, passe pourtant à côté de l'essentiel.
Le vrai problème n'est pas le manque de bras. Le vrai problème est le modèle agricole que nous continuons obstinément à défendre.
Lire aussi : Faute de bras dans les champs, l'expérimentation de travailleurs étrangers se précise à La Réunion
Depuis des décennies, notre île reste enfermée dans une monoculture de la canne à sucre, héritée de l'histoire coloniale. Un modèle qui mobilise des milliers d'hectares, dépend massivement des aides publiques, produit peu pour nourrir les Réunionnais et peine à attirer les jeunes vers les métiers agricoles.
Peut-on sérieusement parler de souveraineté alimentaire lorsque l'essentiel de notre alimentation est importé ? Peut-on prétendre préparer l'avenir en consacrant une grande partie de nos terres agricoles à une production qui ne répond pas aux besoins alimentaires de notre population ?
La question de la main-d'œuvre ne doit pas masquer celle de notre souveraineté.
À La Réunion, plus de 170.000 personnes sont inscrites à France Travail. Bien sûr, personne ne peut nier la pénibilité de certains travaux agricoles ni les difficultés de recrutement rencontrées par les exploitants. Mais pourquoi ces métiers peinent-ils autant à attirer ? Les salaires, les conditions de travail, la mécanisation, la formation, la reconnaissance professionnelle et les perspectives d'évolution doivent être au cœur du débat.
Faire venir des travailleurs étrangers ne peut devenir un moyen d'éviter de poser ces questions.
Nous devons également interroger les conséquences sanitaires et environnementales du modèle actuel. Pendant longtemps, la culture intensive de la canne a reposé sur un usage important de produits phytosanitaires. Même si des progrès ont été réalisés, la transition agroécologique reste insuffisante. La santé des travailleurs agricoles, celle des riverains, la qualité des sols, de l'eau et de notre biodiversité méritent mieux qu'une simple gestion de la pénurie de main-d'œuvre.
Ce débat est aussi celui de notre résilience.
Le changement climatique fragilise déjà notre agriculture. Nous avons besoin de développer des cultures vivrières, du maraîchage, de l'arboriculture, des légumineuses, de renforcer les circuits courts, la transformation locale et les filières capables de nourrir durablement les Réunionnaises et les Réunionnais.
Diversifier notre agriculture, c'est créer davantage d'emplois qualifiés, répartis sur l'ensemble du territoire. C'est offrir des perspectives à une nouvelle génération d'agriculteurs. C'est réduire notre dépendance alimentaire. C'est aussi redonner du sens au métier de paysan.
Les agriculteurs ne sont pas nos adversaires. Beaucoup sont eux-mêmes prisonniers d'un système économique qui les rend dépendants des aides, des cours mondiaux et d'une filière dont chacun voit aujourd'hui les limites.
Notre responsabilité politique est d'ouvrir d'autres perspectives.
L'avenir agricole de La Réunion ne se construira ni dans la nostalgie d'un modèle hérité de la colonisation ni dans l'importation permanente de solutions de court terme. Il se construira par l'investissement dans la formation, l'installation de nouveaux agriculteurs, l'innovation, la mécanisation adaptée, la transition agroécologique et surtout la diversification des productions.
La question n'est donc pas : « Faut-il faire venir des travailleurs étrangers ? »
La véritable question est : quelle agriculture voulons-nous pour La Réunion dans les trente prochaines années ?
Si nous voulons une île plus autonome, plus résiliente, plus juste et plus saine, alors il est temps d'avoir le courage de sortir de la dépendance à la monoculture de la canne et de faire enfin de la souveraineté alimentaire une véritable priorité politique."
Christophe Estève,
référent Outre-mer de Place publique.


