Tribune - Centres-villes réunionnais : l'urgence d'agir pour sauver l'économie de proximité

Ancienne conseillère municipale de l'opposition à Saint-Pierre, Corine Bédier livre son analyse sur les difficultés rencontrées par les commerçants des centres-villes. Dans cette tribune, la cheffe d'entreprise estime que la revitalisation du commerce de proximité passe par une action collective sur les loyers, la mobilité, le numérique et la concertation entre les acteurs locaux:
"Cheffe d’entreprise artisanale à Saint-Pierre depuis près de trente ans, présidente de la Confédération de l’Esthétique depuis vingt-trois ans et engagée de longue date dans la vie économique réunionnaise, je constate chaque jour les difficultés croissantes auxquelles sont confrontés les commerçants, artisans et professionnels de proximité de la Réunion dans les centres-villes.
Cette Tribune est en lien avec l’article du Quotidien du Jeudi 25 Juin 2026 « Commerçants de centre-ville en souffrance ». Je veux ici apporter mon analyse et élargir les réflexions et actions que nous pourrions mener tous ensemble.
Notre tissu économique est composé essentiellement de TPE/PME. Ce sont principalement les TPE qui occupent une place centrale et dynamisent nos centres-villes. Il est donc important que nous nous penchions sur des réflexions et propositions constructives.
Les fermetures de commerces se multiplient dans les centres-villes réunionnais. Derrière chaque rideau baissé, il y a bien plus qu’une difficulté individuelle : c’est tout un modèle économique local qui s’affaiblit.
Les très petites entreprises constituent l’ossature de notre économie. Elles créent de l’emploi, maintiennent des services de proximité et participent à l’animation de nos quartiers. Lorsqu’elles disparaissent, ce sont aussi le lien social et l’attractivité de nos communes qui reculent. Même si il demeure que les ouvertures de commerces restent dynamiques, ceux qui ferment souffrent.
Les causes les plus souvent évoquées sont connues : baisse du pouvoir d’achat, concurrence des grandes surfaces situées en périphérie, conséquences durables de la crise sanitaire et des nombreuses crises traversées depuis 2008. Ces explications sont réelles, mais elles ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène.
D’autres facteurs, moins visibles mais tout aussi déterminants, continuent d’être sous-estimés. Les identifier est indispensable si nous voulons réellement revitaliser nos centres-villes.
Des loyers parfois déconnectés de la réalité économique
Dans plusieurs centres-villes de l’île, les loyers commerciaux demeurent élevés alors même que la fréquentation et l’activité ont évolué.
De nombreux commerçants consacrent une part croissante de leur chiffre d’affaires à leurs charges fixes. Dans certains cas, des locaux restent vacants pendant de longues périodes sans que les loyers soient réajustés aux réalités du marché.
Cette situation contribue directement à la vacance commerciale et freine l’installation de nouvelles activités.
Plusieurs villes de l’Hexagone ont déjà choisi d’utiliser des leviers fiscaux pour lutter contre la vacance commerciale et encourager la remise sur le marché de locaux inoccupés. Ces dispositifs visent à éviter que des cellules commerciales restent durablement fermées alors même que des entrepreneurs cherchent à s’installer.
La Réunion gagnerait à engager cette réflexion. Sans remettre en cause le droit de propriété, il est légitime de s’interroger sur les moyens d’encourager une meilleure adéquation entre les loyers pratiqués et la réalité économique des centres-villes. Une politique locale associant collectivités, bailleurs et acteurs économiques pourrait contribuer à redonner de l’attractivité aux rues commerçantes et à favoriser l’installation de nouvelles activités.
Les embouteillages sont devenus un frein économique
Le commerce de proximité dépend avant tout de l’accessibilité.
Lorsqu’un déplacement devient trop long ou trop contraignant, de nombreux consommateurs privilégient des zones commerciales plus accessibles ou renoncent simplement à leur déplacement.
Dans une île où les temps de trajet pèsent déjà fortement sur le quotidien des habitants, la mobilité est devenue un enjeu économique majeur.
Faciliter l’accès aux centres-villes passe par une meilleure organisation des déplacements : stationnements relais, navettes de proximité, cheminements piétons confortables, stationnements vélos sécurisés et meilleure articulation entre transports et commerces.
Un centre-ville difficile d’accès devient progressivement un centre-ville évité.
La part des commerçants n’est pas négligeable dans cette approche des mobilités douces. Nous devons inciter les commerçants à engager la démarche de la Responsabilité Sociétale Environnementale (la RSE) : cette démarche est riche d’enseignements et d’engagements vis-à-vis de la clientèle et du chef d’entreprise lui-même.
Les parkings manquent mais ils existent souvent, ils restent souvent invisibles
Le manque de stationnement est régulièrement dénoncé, c’est une réalité. Pourtant, dans plusieurs communes, des places sont disponibles sans être suffisamment identifiées.
L’automobiliste qui ne connaît pas la ville peine souvent à localiser les parkings existants. Faute d’information claire, il tourne en rond, perd du temps et finit parfois par renoncer à se rendre dans les rues commerçantes.
Une signalétique cohérente, visible dès les principaux axes d’entrée de ville, constitue un investissement simple mais efficace. L’information en temps réel sur les capacités de stationnement et les outils numériques d’orientation peuvent également améliorer l’expérience des visiteurs. Cela se fait dans beaucoup d’agglomérations en Hexagone.
Les applications de stationnement existent, mais elles ne répondent pas à tous les usages. Beaucoup d’automobilistes ne les téléchargent pas, ne les connaissent pas ou préfèrent ne pas les utiliser. Un panneau clair à l’entrée d’une ville où sur des lieux stratégiques dans la ville, demeure souvent plus efficace qu’une fonctionnalité cachée dans une application. Le numérique doit compléter la signalétique, jamais la remplacer.
L’enjeu n’est pas seulement de créer de nouvelles places, mais aussi de mieux utiliser celles qui existent déjà.
Un déficit de coordination entre les acteurs locaux
Dans de nombreux centres-villes, commerçants, associations, services municipaux et acteurs publics travaillent encore trop souvent de manière isolée.
Les informations relatives aux travaux, aux modifications de circulation, aux événements ou aux projets urbains ne circulent pas toujours efficacement. Cette absence de coordination crée de l’incertitude et complique l’adaptation des entreprises.
Un commerçant informé peut s’organiser. Un commerçant mis devant le fait accompli subit les conséquences.
Des outils simples de concertation, des réunions régulières et des canaux d’information partagés permettraient de renforcer la capacité d’adaptation des commerçants et d’améliorer la cohérence des actions menées sur le terrain. Tous les commerçants ne sont pas inscrits dans les associations de leur ville. Il appartient à la Commune de mettre en place ses propres canaux.
La fracture numérique fragilise encore les TPE
Face aux grandes enseignes, les très petites entreprises disposent rarement des mêmes moyens pour communiquer, fidéliser leurs clients ou développer leur visibilité.
Un artisan, un restaurateur, un commerçant indépendant ou un professionnel de proximité doit souvent gérer seul son activité, sa communication, sa relation client et son administration.
Le numérique et l’intelligence artificielle offrent aujourd’hui des outils accessibles permettant d’automatiser certaines tâches, de mieux communiquer et de gagner un temps précieux.
Réponses aux messages clients, gestion des rendez-vous, animation des réseaux sociaux, création de contenus, suivi commercial : autant de tâches qui peuvent être simplifiées grâce à des outils désormais accessibles aux petites structures.
Mais l’accès à ces solutions reste inégal. Beaucoup d’entrepreneurs manquent encore d’accompagnement, de formation ou simplement d’information sur les dispositifs existants.
Le véritable retard n’est pas technologique. Il réside dans l’accompagnement et la montée en compétences. Donner aux TPE les moyens de maîtriser ces outils est devenu une condition essentielle de leur compétitivité.
Beaucoup de TPE n’ont pas les moyens de s’offrir cet accompagnement des automatisations IA. Il est important de conscientiser et d’informer sur cet avenir imminent.
Agir maintenant pour préserver l’économie de proximité
La revitalisation des centres-villes réunionnais ne dépend pas d’une mesure unique. Elle suppose une action coordonnée entre collectivités, commerçants, bailleurs, chambres consulaires et acteurs économiques.
Parmi les priorités figurent :
- la lutte contre la vacance commerciale ;
- une politique de loyers plus adaptée aux réalités économiques ;
- l’amélioration de l’accessibilité des centres-villes ;
- une meilleure visibilité des stationnements existants ;
- le renforcement de la concertation entre les acteurs locaux ;
- l’accompagnement numérique des TPE ;
- la promotion du commerce de proximité ;
- le soutien à la modernisation et à la transmission des entreprises.
La situation actuelle n’est pas une fatalité.
Les centres-villes réunionnais ne manquent ni d’entrepreneurs, ni de savoir-faire, ni de clientèle potentielle. Ils souffrent surtout d’un déficit d’adaptation face aux nouvelles réalités économiques, numériques et urbaines.
La question n’est donc plus de savoir si nos centres-villes peuvent être sauvés.
La véritable question est de savoir si nous sommes prêts à traiter les causes profondes de leur affaiblissement plutôt que d’en constater, année après année, les conséquences.
Si nous avançons tous ensemble, nos centres-villes resterons nos Cœurs de Vie
En septembre prochain, je proposerai mes contributions aux Elus et commerçants de notre ville de Saint-Pierre."
Corine Bédier
Cheffe d’entreprise artisanale à Saint-Pierre s
Présidente de la Confédération de l’Esthétique depuis 23 ans
Vice Présidente de la CNAMS de la Réunion


